Agefi Luxembourg - avril 2026

AGEFI Luxembourg 40 Avril 2026 Droit & Travail Par Renaud BARBIER,Managing Partner –Osons Quand la gouvernance officielle ne dit pas où se prennent réellement les décisions D ans l’univers du family office, la gouvernance est souvent présentée comme un modèle d’équilibre subtil entre rigueur et adaptation. Elle in- carne à la fois une volonté de structuration et une ca- pacité à tenir compte de la singularité des fa- milles qu’elle accom- pagne. Chartes familiales, conseils consultatifs, comités d’investissement, règles de délégation, dis- positifs de reporting : les architecturesmises enplace n’ont jamais été aussi élaborées, ni aussi proches, dans leur conception, des standards issus dumonde institutionnel. Cette sophistication croissante n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à des transformations pro- fondes. La complexification des patrimoines, l’in- ternationalisationdes structures juridiques, ladiver- sification des classes d’actifs et l’intensification des exigences réglementaires ont rendu nécessaire une montée en gamme des dispositifs de gouvernance. Il ne s’agit plus seulement d’organiser la décision, mais de la sécuriser, de la tracer, et d’en garantir la cohérencedans le temps.Mais cette évolution, aussi légitime soit-elle, porte en elle une limite rarement explicitée. Elle repose, souvent demanière implicite, sur l’idée que lepouvoir formel recouvre lepouvoir réel.Que lesdécisions seprennent dans les instances prévues à cet effet, selon les processus définis, et que les responsabilités formellement attribuées cor- respondent aux capacités réelles d’arbitrage. Or, dans la pratique, cette hypothèse ne résiste pas à l’analyse. Car derrière la gouvernance officielle se déploie une réalité plus diffuse, plus difficile à appréhender, mais souvent décisive : celle dupou- voir informel. Un pouvoir qui ne se décrète pas, qui ne s’écrit pas, mais qui s’exerce. Un pouvoir qui ne figure dans aucun organigramme, mais qui oriente, influence, et parfois précède les décisions structurantes. Cet anglemort est rarement traitédemanière expli- cite, non pas parce qu’il serait secondaire, mais pré- cisément parce qu’il est délicat à nommer. Et pour- tant, c’est souvent à ce niveau que se joue la qualité réelle de la gouvernance. L’illusion d’une gouvernance complète Lamontée en sophisticationdes dispositifs de gou- vernance dans les family offices répond à un besoin incontestable de structuration. Dans des environnements où les enjeux financiers, juri- diques et humains sont étroitement imbriqués, il est indispensable de clarifier les rôles, de formaliser les processus et d’organiser les circuits de décision. Cette structuration permet de réduire les ambiguï- tés, de sécuriser les arbitrages et de créer un cadre partagé, particulièrement précieux dans des contextes familiaux où les intérêts peuvent diverger. Cependant, cette formalisation produit un effet secondaire qui reste largement sous- estimé. Elle tend à créer une illusion de complétude. Parce que les organes de gouvernance sont identifiés, que les règles sont écrites et que les processus sont documentés, on suppose que la gouvernance est maîtrisée dans son ensemble. L’existence du cadredevient, enquelque sorte, la preuve de son efficacité. Dans certains cas, cette sophistica- tion tient même lieu de substitut à ladécision : plus lagouvernance est détaillée,moins il devient nécessaire de clarifier où se situe réelle- ment le pouvoir. Cette perception est rassurante, mais elle repose sur une confusion fréquente entre la description d’un système et son fonctionnement réel. L’organisation formelledécrit des rôles, des res- ponsabilités et des processus. Elle donne à voir une architecture.Mais lepouvoir, lui, relèved’une autre logique. Il renvoie à la capacité effectived’influencer unedécision, depeser sur unarbitrage, de faire évo- luer une orientation. Dans un family office, cette dissociation est particu- lièrement marquée. Les dispositifs formels structu- rent lagouvernance,mais ilsne capturent qu’impar- faitement lesdynamiquesd’influencequi traversent la famille et son écosystème. Il en résulte une situa- tion paradoxale : la gouvernance peut apparaître complète, cohérente et sophistiquée sur le papier, tout en laissant dans l’ombre les mécanismes réels par lesquels les décisions se construisent. La logique propre du pouvoir informel Le pouvoir informel n’est ni une anomalie ni une dérive. Il est inhérent à toute organisationhumaine, et il joue souvent un rôle essentiel dans la fluidité des interactions et la qualité des arbitrages. Mais dans le contexte spécifiquedu familyoffice, il prend une dimension particulière, liée à la nature même des liens qui structurent l’organisation. Le patrimoine familial ne se réduit pas à un ensem- ble d’actifs. Il est porteur d’une histoire, d’une iden- tité, et d’une projection dans le temps. Il cristallise des enjeux de transmission, de reconnaissance, et parfois de réparation. Les relations entre les acteurs ne sont doncpasuniquement professionnelles. Elles sont également affectives, symboliques et intergé- nérationnelles. Cette superpositionde registres crée des dynamiques d’influence qui échappent, par nature, aux cadres formels. Dans ce contexte, la légitimité ne repose pas exclu- sivement sur des fonctions ou des compétences techniques. Elle peut se construire dans la durée, dans la proximité avec le fondateur ou avec cer- taines figures structurantes de la famille. Elle peut également résider dans la capacité à incarner des valeurs, à fédérer des positions divergentes, ou à maîtriser les équilibres relationnels. Le pouvoir informel peut ainsi se concentrer autour de figures qui ne disposent d’aucun mandat explicite, mais dont l’influence est déterminante. Il peut également se manifester dans des espaces qui échappent aux dispositifs institutionnalisés : échanges privés, dis- cussions informelles, arbitrages implicites. Dans ces espaces, les décisions se préparent, se tes- tent, se construisent, parfois bien avant d’être por- tées dans une instance formelle. Il n’est pas rare, dans ces conditions, que les comités ne soient pas le lieu de la décision, mais celui de sa formalisation. L’essentiel s’est joué en amont, selon des logiques qui ne sont pas explicitement reconnues, mais qui n’en sont pas moins structurantes. Les effets du décalage entre formel et réel L’existencedupouvoir informel ne constituepas en soi unproblème. Dans certaines configurations, elle peutmême renforcer l’efficacitéglobaledudispositif enpermettant des arbitrages rapides et en introdui- sant une forme de souplesse dans des architectures par nature structurées. Ladifficulté apparaît lorsque le décalage entre la gouvernance formelle et les dynamiques réelles depouvoir devient trop impor- tant. Cedécalage introduit une formededissonance organisationnelle, qui finit par affecter laqualitédes décisions et la lisibilité du système. Les instances formelles perdent progressivement en crédibilité. Les participants savent, souvent de manière implicite, que les décisions ne se prennent pas réellement dans ces espaces. Les discussions peuvent alors devenir plus formelles que substan- tielles, voire purement rituelles. A ce stade, la gou- vernance ne structure plus la décision, elle la met en scène. Le processus décisionnel se vide de sa substance, tout en conservant ses apparences. Lesprofessionnelsdu familyoffice se trouvent, dans ce contexte, dansunepositionparticulièrement déli- cate. Concrètement, cela se traduit par des situations où des décisions sont implicitement connues avant même la tenue des comités, ou à l’inverse, par des arbitrages formellement validés mais fragiles car non alignés avec les équilibres réels d’influence. Cette situation crée une tension permanente entre conformité formelle et efficacité réelle. Elle peut générer de la frustration, voire une perte de repères quant à leur rôle.Ducôtédesmembresde la famille, le flou s’installe également. Certains exercent une influence déterminante sans reconnaissance for- melle, tandis que d’autres occupent des positions officielles sans disposer d’un réel pouvoir d’arbi- trage. Cette dissociation brouille la lecture des rôles et peut, à terme, fragiliser les équilibres relationnels. Poussée à son extrême, cette situation conduit à ce que l’onpourrait qualifierdegouvernance théâtrale. Les instances existent, les réunions se tiennent, les décisions sont validées, mais le véritable processus décisionnel se déroule en dehors du cadre officiel. La gouvernance devient alors une mise en scène, nécessaire pour donner à voir une structure, mais déconnectée de la réalité des arbitrages. Vers une gouvernance lucide et alignée Face à ce constat, la tentation pourrait être de ren- forcer encore les dispositifs formels, dans l’espoir de réduire l’espace laissé à l’informel. Une telle approche est généralement inefficace. Le pouvoir informel ne disparaît pas sous l’effet de la formali- sation. Il se déplace, se reconfigure, et peut même se renforcer en réaction à des dispositifs perçus comme trop contraignants. L’enjeu est donc ailleurs. Il réside dans la capacité à développer une gouvernance lucide, c’est-à-dire consciente de ses propres limites et attentive aux dynamiques réelles de pouvoir. Cette lucidité sup- posed’accepter que la gouvernancene se réduit pas à ses dispositifs formels, mais qu’elle se joue égale- ment dansdes interactionsmoins visibles,mais tout aussi structurantes. Elle commence par un travail d’observation approfondi. Où se prennent réelle- ment les décisions ? Quels sont les circuits d’in- fluence ? Qui a la capacité de faire évoluer un arbi- trage, de le bloquer, ou de le réorienter ? Ces questions, rarement posées de manière expli- cite, sont pourtant déterminantes pour compren- dre le fonctionnement réel du système. Elle implique ensuite lamise en place de conditions de dialogue suffisamment matures pour aborder ces sujets sans les personnaliser de manière excessive. L’objectif n’est pas de désigner des individus, mais de rendre visibles desmécanismes, afinde pouvoir les intégrer demanière constructive dans le dispo- sitif de gouvernance. Enfin, elle appelle une évolution du rôle du family office. Celui-ci ne peut plus se limiter à une fonction d’exécution ou de coordination. Il devient un vérita- ble architecte de la décision, capable d’articuler les dispositifs formels avec les dynamiques informelles. Il contribue à aligner les différents niveaux de pou- voir, à clarifier les rôles implicites et à faciliter des arbitrages plus lisibles. Cela peut se traduire par des ajustements concrets : intégrer certaines figures d’in- fluencedanslesprocessusformels,expliciterdesrôles qui étaient jusqu’alors implicites, ou encore clarifier lesmodalités d’arbitrage sur des sujets sensibles. Mais au-delà de ces ajustements, c’est une posture qui est en jeu, fondée sur la compréhensionfine des équilibres en présence et sur la capacité à naviguer dans des environnements où le formel et l’informel coexistent en permanence. Voir clair pour mieux décider Le family office est souvent perçu comme un modèle de sophistication en matière de gouver- nance.Mais cette sophisticationpeut devenir trom- peuse si elle ne s’accompagne pas d’une compré- hension lucide des dynamiques de pouvoir qui tra- versent réellement l’organisation. Le véritable enjeu n’est pas d’ajouter des couches de structure, ni de chercher à éliminer l’informel. Il est de réduire l’écart entre gouvernance formelle et pouvoir effec- tif. Autrement dit, de passer d’une gouvernance décrite, souvent impeccable sur le papier, à une gouvernance vécue, alignée avec la réalitédes inter- actions et des arbitrages. Dans cet exercice, le pouvoir informel n’est pas un dysfonctionnement à corriger. Il est une composante structurelle de toute organisation humaine, et plus encoredes organisations familiales.Mais à condition d’être reconnu, compris et intégré. Car, in fine, une gouvernance ne se mesure pas à la précision de ses chartes ni à la sophistication de ses comités, mais à sa capacité à refléter fidèlement les lieux réels de décision. Et dans un family office, ce qui ne se voit pas est souvent ce qui compte le plus. Le family office face à l’angle mort du pouvoir informel 3 questions à Cristiane BENETTI, directrice du département aca- démique Finance, Audit Comptabilité, Contrôle au sein d’ICN Business School. 1. En quoi vos ancrages à Nancy, Paris La Défense et Berlin influencent-ils la conceptionde vos programmes et vos relations avec les employeurs ? Nos implantations stratégiques sont au cœur de la pertinence de nos cursus, car elles nous permettent de connecter nos étudiants aux écosystèmes financiers les plus dynamiques d’Europe. Nancy, par sa proximité immédiate avec le Luxembourg, est le pivot historique de notre spécialisation en Audit & Compliance ; ce programme est spécifiquement conçu pour répondre aux exigences réglementaires duGrand- Duché, permettant à nos diplômés de satisfaire aux critères requis pour y exercer comme auditeurs. À Paris La Défense, au sein du premier quartier d’affaires européen, nous sommes en prise directe avec les directions financières des entreprises du CAC 40, ce qui nourrit nos programmes de Finance d’entreprise (Corporate Finance) par une veille constante sur les pratiques de fusions-acquisitions et d’ingénierie financière. Enfin, notre campus de Berlin, tourné vers la technologie et l’innovation, apporte une dimension internationale et entrepreneuriale indispensable, notamment pour notre MSc Finance, Risk&Markets. Cette pré- sence géographique multiple faci- lite nos relations avec plus de 150 entreprises partenaires, telles que PwC, Deloitte, EY ou Edmond de Rothschild, qui interviennent direc- tement dans nos enseignements pour garantir l’adéquation entre nos cours et les réalités du marché. 2. Comment vos programmes intègrent-ils les exigences réglementaires actuelles (DORA, CSRD, reporting ESG), essentielles pour les acteurs luxembourgeois ? L’intégration des nouvelles régulations est une priorité pour former des profils opérationnels capables de naviguer dans la complexité actuelle. Concernant le reporting ESG et la CSRD, nous avons intégré la performance sociale et environ- nementale au cœur du pilotage de la performance, notamment dans notre spécialisation Contrôle de Gestion, et nous proposons des modules dédiés à l’investissement responsable dans le MSc Banque et gestion de patrimoine. Pour répondre aux enjeux de résilience numérique comme DORA, notre MSc Finance, Risk & Markets inclut des enseignements spécifiques sur la cybersécurité, la conformité et l’innovation réglementaire. Nous complétons cette approche académique par des certifications professionnelles reconnues, telles que la certification AMF ou Bloomberg Market Concepts (BMC), qui attestent de la maî- trise des cadres réglementaires et techniques par nos étudiants. Cette rigueur permet à nos diplô- més, qu’ils soient issus du PGE ou d’un MSc, d’être immédiatement crédibles face aux recru- teurs du secteur financier. 3. Comment préparez-vous vos talents aux trans- formations liées à l’IA et à la data via votre approche pédagogique distinctive ? Notre réponse aux transformations technologiques repose sur notre pédagogie unique #ATM (Art, Technology, Management), qui casse les silos dis- ciplinaires pour favoriser l’adaptabilité et l’esprit critique. Cetteméthode ne se contente pas d’ajouter des compétences techniques ; elle transforme la manière dont nos talents appréhendent la com- plexité via l’indisciplinarité. Nous formons nos étu- diants à la Data Analysis dès le tronc commun, et nous approfondissons ces compétences via des modules de finance computationnelle et l’appren- tissage de langages comme Python for Finance ou des outils comme Power BI. L’approche distinctive d’ICNsemanifeste par l’ex- périmentation concrète : les étudiants travaillent sur des Live Business Cases et des jeux de simula- tion comme Helios, où ils doivent manipuler des données complexes pour prendre des décisions stratégiques en temps réel. Nous organisons éga- lement des événements tels que la Nuit de la Blockchain pour décrypter les enjeux du Web 3.0 et l’impact de l’IA sur la finance. En combinant une base théorique solide enfinance avec une agilité technologique et créative, nous préparons nos talents non seulement à utiliser les nouveaux outils de la data, mais aussi à anticiper les mutations profondes de leur futur environne- ment professionnel. En somme, nous formons des “explorateurs modernes”. Grâce à l’approcheATM, nos diplômés arrivent au marché avec une capacité rare : celle de faire dialo- guer la finance avec la technologie et la créativité pour devenir les leaders responsables de demain. Finance, régulation et IA : former les leaders de demain

RkJQdWJsaXNoZXIy Nzk5MDI=