AGEFI Luxembourg - janvier 2023

AGEFI Luxembourg 12 Janvier 2023 Economie / Banques Par William De VIJLDER, Directeur de la Recherche Economique de BNP Paribas L es traditionnelles ana- lyses de fin d’année ont rappelé le caractère ex- ceptionnel de 2022 : la guerre en Ukraine, le choc des prix de l’énergie et de l’alimentation, les énormes goulets d’étrangle- ment sur le marché du travail, une inflation dépassant très large- ment la cible des banques cen- trales qui a justifié une politique du «quoi qu’il en coûte» en matière de resserre- ment monétaire, etc. 2022 a été une année de transformations marquée par un bouleversement des paradigmes géopolitiques et économiques. 2023 devrait voir une réorientation de certains paramètres économiques clés. L’inflation globale devrait diminuer sensiblement, en partie du fait d’effets de base favorables et d’un relâchement des pressions exercées sur l’offre. Les taux des banques centrales devraient atteindre leur pic cyclique. Dans un premier temps, la Réserve fédérale et la BCE devraient continuer à relever leurs taux. Elles devraient ensuite, dès le printemps, adopter une attitude attentiste si elles estiment le resserrement suffisant. Elles surveilleront alors la réac- tion des acteurs économiques aux hausses passées avant de décider des prochaines étapes. Enfin, les États-Unis et la zone euro devraient passer une partie de l’année en récession. Ce serait le prix à payer pourmaî- triser l’inflation grâce à une politiquemoné- taire restrictive. Les récessions sont dés- inflationnistes par nature parce que la baisse de la demande réduit le pouvoir de fixation des prix des entreprises et ralentit la croissance des salaires. Ainsi, 2023 devrait être une année de transition ouvrant la voie à une normali- sation progressive en 2024. Cette normalisation passera par la réduction significative de l’écart entre l’inflation observée et la cible des banques centrales, qui permettra d’amorcer la baisse des taux d’intérêt, probablement au premier semestre 2024. Cette perspective devrait soutenir l’appétit des investisseurs pour le risque et renforcer la confiance des ménages et des entreprises, contri- buant ainsi à la reprise économique. Si ces grandes tendances sont très probables, le dia- ble est dans les détails. La transition en 2023 pour- rait être plus ardue que prévu. Le scénario de base est une récession courte et peu profonde, en raison deplusieurs facteurs de résilience [1] ,mais la contrac- tion pourrait être plus importante qu’anticipé. Parmi les causes possibles citons une nouvelle augmentation, significative et durable, du prix du gaz, ou une baisse plus lente que prévu de l’infla- tion, qui pourrait alimenter les craintes d’une hausse des taux d’intérêt et affecter ainsi la demande. Les hausses de taux passées pourraient également avoir un impact plus important que prévu, notamment en matière de logement et de conditions d’accès au crédit. Une autre question porte sur ce à quoi ressemblera la normalisation en 2024. La question est de taille car les attentes quant à la nature de la reprise influenceront les décisions des entreprises et des ménages cette année. La liste des moteurs de la relance est longue [2] . Néanmoins, nous nous atten- dons à ce que la reprise soit modeste pour au moins deux raisons. Traditionnellement, les banques centrales baissent les taux d’intérêt de façon agressive au moment où l’économie entre en récession or, dans ce cycle-ci, l’inflation sera encore trop élevée. Les baisses de taux devraient intervenir plus tard et être plus progressives que la normale en raison de la baisse lente de l’inflation sous-jacente. Cela limitera la relance de la demande finale. L’autre facteur en jeu est la rétention de main- d’œuvre : les entreprises qui ont peiné à pourvoir des postes vacants seront probablement réticentes à licencier au cours d’une récession [3] . Toutefois, pendant la reprise, l’emploi devrait augmenter plus lentement. [1] Diminution des problèmes d’approvisionnement et des pénuries, possibilité d’honorer les arriérés de commandes (demande refoulée), rétention de main-d’oeuvre, investissements liés à la transition éner- gétique, épargne accumulée pendant la pandémie, soutien de la poli- tique budgétaire dans plusieurs pays de la zone euro combiné avec des initiatives au niveau européen. [2] La baisse de l’inflation devrait alléger la pression sur le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises. L’idée selon laquelle les taux directeurs n’augmenteront pas davantage favorisera la confiance. À un certain moment, les ménages disposant de liqui- dités et les entreprises dont les bilans sont solides commenceront à dépenser et à investir. Dans l’UE et la zone euro, le soutien de la politique budgétaire se poursuivre (Next Generation EU). Enfin, la «nécessité d’investir» (transition énergétique et numérique). [3] Voir La rétention de main-d’oeuvre : une source de résilience en période de récession, Ecoweek, BNP Paribas, 5 décembre 2022. 2023, une année de transition mais vers quoi ? A uLuxembourg, lemarché du travail est, tout comme en zone euro, lente- ment, mais graduellement en trainde perdre endynamisme, et ces tendances de- vraient perdurer sur les prochains trimestres. Lemanque demaind'œuvre et le vieillisse- ment de la populationdevraient toutefois amortir l'impact du ralentissement conjonc- turel sur le chômage. Si les créations d'emplois restent relativement éle- vées auLuxembourg à la finde 2022, elles sont clai- rement entrées dans une phase de ralentissement. Cemouvement fait écho à la dégradation des pers- pectives d'emploi des entreprises, qui tendent à se détériorer depuis ledébut de l'année et cepour l'en- sembledes branchesd'activité. Laprogressionmen- suelle de l'emploi s'affaiblit continuellement au fil desderniersmois et, d'après lesdernièresprévisions du STATEC (1) , ce freinage devrait se poursuivre en 2023, avecune croissancede l'emploi de 2,3%sur un an, après +3,4% en 2022. Sur les derniersmois, ce sont surtout les services aux entreprises, l'Horeca, la construction et les services d'informationetdecommunicationquiontcontribué au ralentissement de l'emploi. Le commerce est la seule branche qui voit ses effectifs accélérer sur la fin de l'année. Les services aux entreprises restent toute- fois toujours les principaux recruteurs, suivis de la santéetactionsociale,dusecteurfinancier,del'admi- nistrationpublique et de l'enseignement. Après unpic au 1 er trimestre 2022, les heures ouvrées se sont repliées sur les deux trimestres suivants. Ce mouvementprovientsurtoutdelaconstruction(-2,6% sur un an), du commerce (-1,4%) et de l'industrie (- 0,8%).Onobserveaussiunebaissedesheuressupplé- mentaires en T2 et T3, après un 1 er trimestre marqué par un taux d'absentéisme recordpour cause dema- ladie(à6,2%,enliennotammentaveclesinfectionsau COVID liées auvariant Omicron). La hausse du chômage devrait rester contenue Le chômage demeure faible auGrand-Duché, mais il a repris une allure ascendante depuis l'été. En no- vembre il atteint 4,9% de la population active. Les nouvelles inscriptions à l'ADEM tendaient déjà à augmenter au début de l'année (soutenues notam- ment par l'afflux des réfugiés ukrainiens à partir d'avril), mais les sorties des chômeurs vers l'emploi demeuraient alors relativement élevées. Ces der- nières enregistrent cependant un affaissement no- table depuis juin. LeSTATECprévoituneremontéeduchômageà5,1% de la population active pour 2023, après 4,8% en moyenneen2022.Cettehaussepeutsemblermodérée au regard de la faible croissance du PIB, qui n'attein- drait même pas 2%par an en 2022 et 2023 (ce qui est bien inférieur à samoyenne historique). Lemanquedemain-d'œuvreetlesnombreuxdéparts àlaretraite(leratiodelapopulationenâgedetravail- ler par rapport à la population totale aurait atteint un pic en2020) devraient eneffet amortir l'impact du ra- lentissement conjoncturel sur le chômage. Le taux d'emplois vacants a atteint un niveau record à la mi- 2022 mais tend à baisser sur la fin de l'année, tant au Luxembourgquedanslazoneeuro.Cerepliprovient principalement de l'Horeca, où le nombre d'emplois à pourvoir avait particulièrement augmenté au 2 e tri- mestre, suite à la fin des restrictions sanitaires, ainsi quedelaconstruction.Maislabaisseestgénéraliséeà traverslesbranches,àl'exceptiondesservicesauxen- treprises, qui ont vu leur taux d'emplois vacants en- core augmenter au 3 e trimestre. En zone euro, l'emploi est également en train de ra- lentir : +0,3% sur un trimestre en T2 et T3, après +0,5% en T1. Au 3 e trimestre l'affaissement a encore été limité par de bonnes performances en Espagne (+1,4% sur un trimestre) et en France (+0,4%), mais la plupart des pays marquent déjà un freinage des créations d'emplois (notamment l'Allemagne +0,0% après +0,3%enT2), voir des baisses (Finlande -0,8%, Portugal -0,2%, Italie -0,1%). Pour 2023, année où l'activité devrait stagner en zone euro, la Commission européenne prévoit aussi une stabilisationde l'emploi. LaChine demeure perturbée par la pandémie Aprèsavoirfortementbaisséau2 e trimestre(-2,7%sur untrimestre)sousl'effetdesmesuresdeconfinement ordonnées dans de nombreuses métropoles, le PIB chinoiss'estnettementredresséau3 e trimestre(+3,9%). Il est cependant susceptible de repartir à la baisse sur le dernier trimestre de 2022. LesindicesPMI(enquêtemenéeauprèsdesdirecteurs d'achats) de l’activité sont en effet repartis à la baisse sur les derniers mois, repassant sous la barre des 50 points dès septembre, soit en dessous du seuil qui marquelalimiteentreexpansionetcontractiondel’ac- tivité. Ce repli intervient à la suite de nouvelles me- sures de confinement sur cette période, qui semblent enparticulier peser sur l'activité des services. LaChine ad'autrepart pris très récemment unenou- velleorientationenmatièredegestiondelapandémie, rompant avec la stratégiedite «Zéro-COVID»,mise à mal par la très forte contagiosité du variant Omicron et les mouvements de protestation face au caractère trèsstrictdesmesuresdeprévention.LaChinesemble maintenantvouloirtrouverunéquilibreentrelesme- sures sanitaires et la bonne marche de l'économie. Néanmoins, lamontée en flèche des infections sur la fin de 2022 semble continuer à perturber considéra- blement lamobilité des personnes et l'activité. Unbon 3 e trimestre, surtout grâce au secteur financier Le PIB luxembourgeois a nettement rebondi au 3 e trimestre (+1,1%sur un trimestre), une évolutionqui tranche avec le ralentissement observé enzone euro sur la même période. Néanmoins, cette remontée doit beaucoup à la bonne performance du secteur financier (dont la valeur ajoutée en volume a pro- gressé de 2,6%), qui de plus relève de phénomènes à caractère isolé. Lavaleurajoutéedesautresbranchesprésenteunpro- fil bienmoins dynamique. Elle a atteint un pic au 1 er trimestre 2022 et montre peu d'entrain depuis, mar- quée par une dégradation dans la construction, l'in- dustrie, et plusieurs activités de services (transports, services aux entreprises, santé). Sur basede ces résul- tats, l'acquis de croissance pour 2022 atteint 2,2%à la findu3 e trimestre.Pouratteindrecerésultat,ilfaudrait néanmoins que le PIB se stabilise au 4 e trimestre, ce qui est loin d'être certain vu la mauvaise orientation des indicateurs conjoncturels déjà disponibles. La hausse des taux va se prolonger LaBanque centrale européenne, laBanqued'Angle- terre et la Réserve fédérale américaine ont ralenti l'amplitude des relèvements des taux directeurs, avecdeshaussesd'undemi-pointde%endécembre, contre trois quarts de point lemois précédent. Si ces décisions étaient largement anticipées, le ton s’est durci sur l’évolution des politiques monétaires en 2023. Les banques centrales ont indiqué que plu- sieurs hausses de taux seront encore nécessaires avant que l'inflation ne reflue durablement. D'aprèslesnouvellesprévisionsdelaBCE,l'inflation en zone euro devrait être plus élevée qu'attendu (+6,3% en 2023 contre 5,5% dans ses prévisions de septembre) et ellepourrait rester supérieureà lacible de 2% jusqu'en 2025. Pour l'institution, la croissance des salaires pourrait être plus forte qu'anticipé et les mesures budgétaires de soutien au pouvoir d'achat soutiendront la demande. Le resserrement de la politique monétaire devrait ainsi êtreprolongé enzone euro. Les tauxdirecteurs pourraient être augmentés à plusieurs reprises d’un demi-point de % et rester élevés (supérieurs à 3%) plus longtemps que prévu. Retournement des prix industriels auLuxembourg Lesprixàlaproductionindustriellehorsénergiemon- trent les premiers signes de retournement auGrand- Duché, après un pic en juin 2022. Ce revirement résulte principalement des biens intermédiaires qui ontconnuunebaissede3%entrejuinetoctobre2022. Au niveau des produits, les prix des biens sidérur- giques ainsi que ceux des métaux non-ferreux ont connu lesbaisses lesplus significatives avec, respecti- vement,-10%et-/7%entrejuilletetoctobre2022.Cela reflètedes effets retardésde la chutedesprixdesmé- tauxdebasesurlesmarchésmondiaux.Certainsprix, néanmoins,suiventencoreunmouvementascendant, notammentceuxliésauxmatièrespremièresagricoles comme les produits alimentaires et textiles (+5% res- pectivement +4,5%entre juin et octobre 2022). Enzoneeuro,lesprixàlaproductionindustrielleont connu une baisse de 19% en octobre 2022, Cette di- minution, la première depuismai 2020, résulte d'un essoufflement des prix des biens énergétiques qui ont enregistré une baisse particulièrement forte en octobre (-6,7% sur un mois). En revanche, les prix à laproductiondesbiensd'équipement et de consom- mation, ont continué d'augmenter avec respective- ment +0,4%et +0,9%. Signes d’essoufflement de l'inflation L'inflation au Luxembourg est passée légèrement en dessous de la barre des 6%pour la première fois de- puisfévrier2022,avec5,9%ennovembre2022(contre 6,93% en octobre 2022). Ce recul s'explique principa- lementparladiminutiondesprixdesproduitspétro- liers(-4,8%enunmois)ainsiquedesvoyagesàforfaits (-26,7%).Desralentissementsdel'inflationparrapport à octobre ont également été observés en zone euro, aux Etats-Unis (-0,6 point de % chacun) et au Royaume-Uni (-0,4 point de%). Sicespremierssignesd'essoufflementsontconfirmés aucoursdesprochainsmoisauxEtats-Unis,ilestpos- sible que la Réserve fédérale décide de diminuer l'in- tensité et/ou la fréquence des relèvements des taux directeurs. Un resserrement monétairemoins rapide aux Etats-Unis favoriserait le cours de l'euro. Cela contribuerait à diminuer les prix importés en zone euroetparconséquentfreineraitdavantagel'inflation auLuxembourg. Une progressiondes salaires moins forte au 3 e trimestre Le coût salarial moyen (CSM) par personne a pro- gresséde4,5%surunanauLuxembourgau3 e trimes- tre, rompant avec l'accélération des précédents trimestres(+6,0%enT42021,+6,9%enT12022,+7,8% enT2 2022). Le STATECprévoit pour 2023 une crois- sanceduCSMde5,6%quiseraitquasi-intégralement due à l'augmentationde l'échellemobile, et qui serait légèrement supérieure à la hausse prévue pour la zone euro (+5%selon laCommission européenne). UneaugmentationplusmodéréeduCSMenT3s’ob- serve aussi dans la zone euroet dans lespays voisins, àl'exceptiondelaBelgique.Eneffet,cettedernièreaf- fiche,derrièrelaLituanieetlaSlovaquie,lacroissance duCSMla plus forte en zone euro enT3 2022. AuLuxembourg,laprogressionduCSMralentitdans toutes les branches en T3, à l'exception des services d'informationetcommunication.Leplusfortfreinage s’observe dans l'Horeca (où un moindre recours au chômage partiel avait dynamisé l'évolution du CSM en début d'année) et dans les transports (où le CSM en T2 était largement soutenu par une hausse des primes et gratifications). Vers un rebonddes ventes de carburants? Les ventes de carburants demeurent inférieures à leur niveau préCovid et montrent un recul de 10% sur les 11premiersmoisde2022.Cettebaisseest due aux ventes de diesel (-14%) alors que les ventes d'es- sence ont augmenté de 4% par rapport à 2021. La part dudiesel dans les ventes de carburants a reculé en conséquence de 83%en 2020 àmoins de 75%ces derniers mois. Ce recul des ventes de diesel s'ex- plique principalement par les mesures sur les prix mises en place notamment en France, plus favora- bles qu'au Luxembourg. Les prix pour les profes- sionnels (hors TVA) étaient ainsi en octobre 30 cts/l plus chers qu'en France. Avec la fin des subsides belges et la levée graduelle desmesuresfrançaisesàpartirdumoisdenovembre, les prix à la pompe au Luxembourg regagnent pro- gressivementdel'attractivité.Celaadéjàengendréun rebonddesventesdedieselennovembre,quidevrait s'intensifier en 2023, Les prix professionnels luxem- bourgeois, français et belges devraient alors se situer à des niveaux comparables dès lemois de janvier. Source : STATEC 1) Cf. Note de conjoncture 2-2022 : https://statistioues.publich/fr/hublications/series/note- conjoncture/2022/note-con'oncture-02-2022.html Publication mensuelle du STATEC sur l'état de la conjoncture luxembourgeoise Un marché du travail moins dynamique

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