Agefi Luxembourg - avril 2026
AGEFI Luxembourg 46 Avril 2026 IA & Tech Par Frederic LEROUX, Head of Cross Asset, Fund Manager, Carmignac E nnovembre 2022 était dévoilée la première versiondeChat GPT. L’engouement boursier pour la thématique IA (intelligence artifi- cielle) prenait son véritable envol. Les investisseurs se ruè- rent sur les équipementiers (fabricants de hardware) des centres de données et sur ceux qui en ordonnaient la construc- tion : les hyperscalers (1) . Ce fut unbeau feud’artifice boursier pour l’IAmondiale…jusqu’en octobre 2025 où apparurent les premières divergences. Si le secteur du hardware (stockage de données, microprocesseurs…) poursuivit l’ascension, les concepteurs de logiciels et les hyperscalers com- mencèrent à manquer d’air. Le secteur du software faisait face à la peur d’une concurrence directe et féroce de l’IA et les marchés s’interrogeaient sur la capacité des hyperscalers à rentabiliser leur inves- tissement dans les centres de données ; des milliers de milliards de dollars qui enrichissaient d’abord les fabricants de hardware. Début février 2026 survint lemoment «Anthropic ». Le concurrent d’OpenAI et de sonChatGPTprésen- tait son agent IAdestiné auxmétiers juridiques, suivi rapidement par d’autres agents. Les investisseurs, interloqués par leur efficacité, subodorèrent alors le potentiel de destruction massive des postes de cols blancs par l’IA et réduisirent brutalement leur expo- sition aux sociétés de services fondés sur la connaissance, jugées les plus à risque dans un monde sous IA. Ce mois-là, l’indice Kospi coréen, chargé de sociétés de hard- ware, surperforma de plus de 20% l’indice Standard and Poor’s américain, victime de ladévalorisationde ses sociétésde ser- vices, boostées jusque-là par des « intangibles » botoxés. La crainte d’une bulle IA se matérialisait finalement en une simple mais violente rotation entre ses sous-thé- matiques, qui repoussait l’échéance du bouquet final de l’IAboursièremondiale. L’angoissede labulleboursière lais- sait alors place à une peur macro-économique. Des articles très convaincants sur les destructions d’em- plois à venir percutèrent le marché. Citrini Research (2) , par la diffusion d’un sombre scénario futuriste sur l’état dumonde en2028, abîmépar une IAtrop efficace, passade l’ombre à la lumière. «Les sociétés les plus menacées par l’IA en devinrent les plus avidesutilisatrices. Le résultat collectif fut catas- trophique : chaque dollar économisé en salaire était dirigé vers l’investissement en IAqui rendait possi- ble le prochain train de licenciements. » Un économiste loué pour sa vision et son indépen- dance (3) produisit simultanément un petit essai remarquable. Il yposait laquestionde lafinducapi- talisme dans un monde où l’offre de travail serait rendue infinie par le capital : « le capital devient le travail ». Si l’IA augmentait les capacités humaines, écrivait-il, elle augmenterait la valeur du travail et pousserait alors les salaires à la hausse. Mais si l’IA remplaçait aujourd’hui le cerveau et demain les mains de l’homme, elle résoudrait la question de la raretédutravailenmettantsavaleuràzéro.Ilconve- nait alors de réfléchir à une nouvelle organisation sociale où les robots paieraient les impôts qui sub- ventionneraientl’inactivitéhumaine.MarxdansThe Fragment on Machines avait semble-t-il prévu ce moment. Près de deux siècles plus tard, à Davos, Elon Musk affirmait : « Vous ne pouvez avoir une situationoù le travail assurépar quelques-unsmène à l’abondance pour tous. » Le débat entre intelligence augmentée (celle que l’on désire) et intelligence remplacée, façon JackDorsey (4) , qui licencia le 27 février 40 % de ses employés, était lancé. Jamais peut-être la responsabilité des action- naires-décideurs n’était apparue si importante à l’égardde l’emploi. Jamais lanécessitéd’une visionet d’unevolontépolitiquesclairesetfortesn’avaitsemblé si aiguë. Organiser un nouveau système de réparti- tion pour une nouvelle organisation de la vie des hommes,cen’étaitpasrien!Nousétionscorpsetâme dans lemonde de l’IAque notre imaginaire peuplait partout de robots humanoïdes, à notre botte ou à la solde de BigBrother, c’était selon. Le 28 février, Israël et les États-Unis frappent l’Iran. Le nouveau monde sent la poudre et le pétrole. Le lien entre les énergies fossiles et l’IA énergivore est unpontentrel’ancienmondeetlenouveau;lesforces déflationnistes que l’IAsemble devoir déchaîner ont aussi des contreparties inflationnistes. Le feu au Moyen-Orient nous invite à sortir le nez du guidon de l’IA. Toutes les grandes révolutions technolo- giques ont produit en leur temps de profondes inquiétudes, notamment la peur de destructions nettesd’emploisprévalaitaudémarragedecesrévo- lutions car il est plus facile de voir les métiers qui seront détruits que d’imaginer ceux qui seront créés. Dans chaque cas, les emplois nouveaux ont finale- ment été plus nombreux. Les peurs spécifiques à chaque révolution étaient également présentes. Il se trouvait aumilieuduXIX e siècledes « experts »pour écrire que notre corps ne résisterait pas longtemps aux60kilomètres/heuredeslocomotives.Etquedire des débats passionnés, orageux sur les dangers de l’électricité audébut duXX e siècle ?Quelle est lapeur spécifique à l’égard de l’IA ? La concentration du pouvoirentrequelquesmains,lecontrôledenosvies par des logiciels et des robots, la désincitation à la réflexion, la fin du travail humain ? Ce que peuvent faire les gérants que nous sommes, au fur et àmesuredes avancéesde la révolution tech- nologique encours, c’est le tri entre les gagnants et les perdants de l’IA, présents et futurs, et comprendre sonimpactsurlamarchedel’économieafinderendre le meilleur service à nos clients. C’est aussi dans une certainemesureencouragerlesentreprisesàl’exercice d’unevraieresponsabilitésocialedanslecontextedes profondesmutations en cours. Les entreprises, les pouvoirs publics et les autoentre- preneurs que l’IAvapeut-êtremultiplier doivent dès maintenant être créatifs, savoir exhumer d’anciennes pratiques, faire exister à nouveau des univers paral- lèles, comme le Japon a su faire coexister une écono- mie ouverte hypercompétitive et une économie pro- tégée pour la frange de la population lamoins apte à la compétition. À plus long terme, les gains de pro- ductivité attendus de l’IA et ses robots arriveront à pointnommépourfairefaceàlaréductiondelapopu- lation active et au vieillissement. La nature, aidée de quelques artifices, fait bien les choses. 1)Amazon,Google,Microsoft,Meta,Oracle. 2)«The2028GlobalIntelligenceCrisis». 3)GeorgeSaravelos–DeutscheBank :RememberKarlMarx. 4)CofondateurdeTwitteretactuelpropriétaire-fondateur-CEOdeBlock Inc.Lejourdel’annonce,letitreBlockInc.gagnaprèsde17%enBourse. Bourse et IA : de l’enthousiasme inconditionnel aux questionnements existentiels Par le Prof. Dr. BernardARS,M.D., Ph.D.* L ’intelligence artificielle (IA) enva- hit les activités des praticiens, des spécialistes hospitaliers, des gérants d’institutions de soins, des res- ponsables politiques de santé publique, ainsi que des chercheurs. Enmédecine curative, l’IAcoordonne les processusdediagnostic et de traitement, et«accompagne»lemédecin,maisaussi le malade, dans l’application et le contrôle de ceux-ci. L’IA interprète les images médicales, particulièrement en dermatologie, radiologie et ophtalmo- logie. Quant à la gestion hospitalière, copiée sur celledesgrandes entreprises commer- ciales, avec saminimisation des frais et maximalisa- tion des profits, l’IA se réalise pleinement. Le per- sonnel humain d’accompagnement desmalades est remplacépardes robotsd’assistance, pilotéspar l’in- telligence artificielle. En santé publique, l’IA rend service là où il y a accroissement incontrôlé de la bureaucratie, et pres- sions juridiques et économiquesquant à la traçabilité et la responsabilitédes actesmédicaux. Enrecherche médicale, l’apprentissage profond des méga-don- néespermet l’extractionde corrélations, utiles certes, mais«corrélation»nesignifieévidemmentpascause. Conséquences de l’introductionde l’IA Positivespourlemédecin :Robotsspécifiquesd’aide et instrument référent de protection médico-légale standardisée. Positives pour le patient : Disponibilité immédiate d’informations. Mais l’information n’est pas la com- préhension et encoremoins la responsabilité. Négativespour lemédecin : Réductionde la relation interpersonnelle en une connexion purement tech- nique. Deux exemples : En psychothérapie, les robots conversationnelssefondantsurChatGPTrisquentde suggérer des thérapeutiques non appropriées, voire inhumaines, des solutions radicales recommandées sur le réseau par des personnes non formées oumal intentionnées,avecdesbiaiséthiquesdiscriminatoires. L’agent conversationnel n’est pas un « autre » être humain. C’est une machine outil ! La machine ne pensepas,ellecalcule.Lamachineneressentpas,elle mouline.Lamachinen’apasdeconscience,nidesens moral, elle compile des données. En consultation , le processus avec l’IA consisteàpasser leplus rapidement possible d’une activité à une autre, d’une personne à l’autre, sans jamais se donner « le temps » et «dutemps»pourentrerenempathieavecle patient. Le patient qui trouve un diagnostic via ChatGPT risque de le croire supérieur à celui dumédecin. Négatives pour le patient : Disparition du « vis-à-vis humain », de cette perception de l’autre par nos cinq sens. D’un point de vue neuro- physiologique, que ce soit la vue, l’ouïe, le goût ou l’odo- rat, l’exercice de chaque sens fait apparaîtredeux éléments : d’une part, la détermination de la sensation, c’est-à-dire le rouge d’une couleur, la douceur d’un contact, l’aigu d’un son, et d’autre part, le « sentir de cette sensation ».Lesentirdoitsesentirsoi-même.C’estdanscesentir soi-même que la conscience de soi donne un sens. Par la médiatisation de l’IA, la relation vraie ne va plus au-delà de ce qui est déterminé par les règles. Il n’y a plus de place pour le gratuit, l’inutile, pour le temps offert à l’écoute de ce que le patient a à dire de sa vie et pas seulement de samaladie. SelonLévinas, la rencontreduvisagede l’autre est un fondement de l’éthique : «L’infinie transcendancedu visage de l’autre ! ». Le visage appelle à une responsabilité. Quand je regardequelqu’undanslesyeux-passonimagepixé- lisée - je suis interpeléauplusprofonddemavie… je lui laisse ainsi la place pour qu’il puisse être devant moi. L’IA prend la place de l’autre, en capte les don- nées, voit ce qu’elle peut en retirer. Relationmédecin-malade transformée Il y a une distinction terminologique entre la connexion,lienentredeuxobjetsgénériquesetlarela- tion, lien entre deux sujets humains, qui est détermi- néeparleurexpériencepersonnelle.Larelationméde- cin-malade repose sur cequePaul Ricoeur nomme le pacte de soin, dont les 3 piliers fondamentaux sont : - la confiance, - la reconnaissance d’une compétence techno-scienti- fique, - la prise en compte du contexte global. La confiance est fondée sur le secret médical et le consentement libre et éclairé. Le malade se confie à son médecin non seulement parce qu’il attend un diagnosticetuntraitement,maisparcequ’illuiconfie sa vulnérabilité. L’IA excelle dans le traitement des données, mais échoue à comprendre les émotions, les ambiguïtés et les non-dits. Le dialogue entre le médecin et son malade est certes fait de paroles, mais surtout de regards, de gestes et de silences, autant d’éléments qu’un algorithme ne peut interpréter. Face à la col- lectemassive des données médicales et à leur circu- lation sans visage dans notre monde, quid de la confidentialité ? La confiance, pilier du pacte de soin, est fragilisée ! La reconnaissance d’une compétence techno-scienti- fique aumédecin justifie la confiance accordée à son diagnostic et à ses décisions. Or, l’IA réduit insidieu- sement la fonctiondumédecinà celled’unopérateur de données. Saisir et vérifier les informations numé- riques consomment également du temps ! La prise encompteducontexteglobaldevientproblématique. Ladécisionmédicales’inscritdansunenvironnement familial,professionnel,socialetéconomique.Unalgo- rithme peut calculer le risque et le coût d’un traite- ment, mais il ne peut pas décider du sens de la vie d’une personne. « La technique transforme en machine tout ce qu’elle touche », disait Jacques Ellul. Balises pour une éthique de l’IAenmédecine Laresponsabilitééthiquesesituelorsdelaconception et de l’utilisationde cette IA. Deux objectifs : Lutte contre la réduction de l’intelligence humaine à l’IA Penser que tous les paramètres de la relation inter- personnelle puissent être réduits à des nombres, des bits, gérés par des algorithmes sur base de données récoltéesdanslepassé,estuneillusion.Contrairement à l’IA, l’intelligence humaine est capable de « com- prendre»,de«prendreavec»,lemonde,danssaglo- balité.Aucentredelapersonnehumaine,siègedenos sentiments et de nos intentions, le discernement rationnel dialogue avec la volonté. De là, émerge le courage ! Ceci est une impossibilitépour lamachine ! Contrairementàl’IA,l’intelligencehumainepeutsor- tir des dilemmes, des impasses,…elle est créative. Ensciencebio-médicale, jusqu’àprésent, la recherche d’une vérité que nous savons provisoire, nécessitait d’être étayée par des hypothèses, des théories et des expériencescritiquesdevalidation.Actuellement,l’IA permetdemodéliserdessystèmescomplexes.Cequi est recherché, ce sont des corrélations qui prédisent parmi les paramètres en interaction, et non les causes desphénomènesquiexpliquentlesmécanismespro- fonds du système. C’est prévoir sans comprendre ! Introduction actualisée de la dignité humaine dans larelationmédicaleetdanslarecherchescientifique Ils’agitavanttoutd’avoirlavolontédeconsidérerl’IA commeuneassistance,jamaiscommeunsubstitutdu jugementdumédecin.L’IAdoitresteruninstrument, nonuninterlocuteur!Lemédecinn’estpasune«boîte noire qui produit automatiquement des réponses à des questions posées par le patient-client ». Leméde- cin est celui qui écoute et qui invente des gestes qui redonnentconfianceetespérancedanslaVie.Parana- logieàcequeRicoeurdisaitàproposdumagistrat:le médecin est celui qui humanise le soin. Certes, le médecinappliquedes protocoles, s’appuyant sur des algorithmes,mais qui n’est jamais seulement cela, car la médecine n’est pas seulement l’exécution d’un ensemble de techniques, c’est le vécu d’une relation en chair et enos. Le défi est de ne pas demeurer fasciné par la techno- logie, mais demontrer que l’Humain n’est pas l’objet d’un problème à résoudre, mais une réalité riche et profonde qui, ne se réduisant pas àdes standards, ne peut être approchée seulement par des calculs, mais par et dans une relation attentive à son mystère, accueillante à son vécu. L’IA ignore le mystère. Or, l’expériencedumystère est une caractéristique exclu- sivedelaconsciencehumaine.Nouspouvonsrepren- dre ici ladistinction entre « problème » et «mystère » mise en évidence par l’existentialisme chrétien. L’IArésouttrèsbiendesproblèmesetmieuxquel’hu- main souvent ! beaucoup plus vite, aussi ! L’IA traite les choses « syntaxiquement », mais il lui échappe la nécessaire « sémantique », la compréhension pro- fondedusens,tellementimportantepoursaisirceque lepatient dit et veut. L’intelligencehumaine est capa- ble de cette saisie de la profondeur, de cette « méta- physique » des personnes par-delà ce qu’elles nous enmontrent dans l’expérience sensible. L’IApeuts’auto-détruire,maisl’IAnepeutpas«don- ner sa vie », car elle n’apas de vie comme telle et elle n’a rien à perdre étant sans aucune conscience et sans profondeur méta-physique. Il n’y a en elle que du«physique ». Sonautodestructionnedétruit que des composants matériels. Quant à la seconde balise, concernant la recherche médicale, ce qui constitue un défi, c’est de ne pas connecter l’IA à la stupidité humaine, car l’humain esthélasaussidiaboliquementcomplexeettotalement imprévisible. * Synthèse de la conférence donnée le 12 mars 2026, par le Professeur BernardArs,àLuxembourg,sur invitationdePétrusseASBL. IAet médecine : Balises pour une éthique du respect de la dignité humaine
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