Agefi Luxembourg - mars 2026

Mars 2026 43 AGEFI Luxembourg Informatique financière Par Stéphanie SMETS, Partner, Insurance Market Leader & Gianfranco MEI, Partner, Advisory, KPMG Luxembourg L e secteur de l’assurance amorce une transformation encore par- tielle.Alors que le redressement se confirme, unmessage s’impose avec force : l’avantage compétitif des as- sureurs se jouera désormais dans l’exécution technologique, por- tée par l’intelligence artificielle, la donnée, et la transformation desmodèles opérationnels. Et si la dynamiquemondiale donne le ton, les spécificités luxembourgeoises imposent des arbitrages exigeants, notamment enma- tière de conformité et de gestionmulti-juri- dictionnelle. Une dynamiquemondiale dominée par l’IAet accélération vers l’IAagentique À l’échelle mondiale, la majorité des dirigeants d’as- surance placent l’IA au cœur de leur stratégie : auto- matisation de la souscription, optimisation des sinistres, personnalisation de la relation client et ren- forcement des capacités en cybersécurité. Notre ré- cente étude CEO Outlook spécifique au secteur de l’assurance (1) montre unoptimisme fort : - 82 % des dirigeants se disent confiants quant à la croissance de leur entreprise en 2025. - 73%déclarent que l’IAest leur prioritéd’investisse- ment n°1 - La M&A à fort impact concerne 50 % des CEO, ce qui signe une volonté d’accélérer l’acquisition de ca- pacités technologiques (insurtech, data, IA). - Le cyber apparaît comme la menace n°1 pour la croissance, identifiée par 83%des dirigeants. Toutefois, la nature de la valeur créée évolue : l’IA passed’unrôlede«copilote»(GenAIfournissantdes informationsetbrouillons)àceluid’agentsautonomes capables d’agir de manière continue pour atteindre des objectifs métier : l’« IA agentique ». Dans l’assu- rance,celasignifie,parexemple,desagentsexécutant des paiements, traitant des sinistres ou recomman- dantetvalidantdesoffresdesouscriptiondemanière automatisée. Cette vision globale dessine une indus- trieoùlavalorisationdeladonnéeetlarationalisation numérique sont devenues des leviers immédiats de productivité,dansuncontexteoùlesretoursattendus surinvestissementIAsontramenésdetroisàcinqans à un à trois ans. Le prisme luxembourgeois : confiance interne, prudencemacro, et pression réglementaire Les dirigeants luxembourgeois partagent certains constatsmondiauxtoutenfaisantfaceàdesdéfisbien distincts : - La confiance en leur entreprise et dans le secteur est élevée, mais ils demeurent plus prudents que leurs pairsquantauxperspectiveséconomiquesnationales etmondiales. - Leur priorité n° 1 reste la conformité réglementaire, avant même l’innovation. Tous prévoient de conti- nuerleursinvestissementsencomplianceetreporting. - 80%renforceront leurs investissements en cybersé- curité et résilience digitale. - L’IA est considérée comme une priorité par l’en- semble des dirigeants, mais son déploiement se heurte à un obstacle propre aumarché luxembour- geois : les contraintes du secret professionnel, qui compliquent la circulation, l’anonymisation et l’ana- lyse des données. Ainsi, làoù les tendancesglobalespoussent vers l’ex- périmentationrapide,leLuxembourgdoitcomposer avec une architecture réglementaire dense, un éco- système multi-juridictionnel et des attentes de conformité élevées, notamment pour les acteurs ac- tifs en libre prestation de services. Par conséquent, l’adoption d’IA agentique au Luxembourg doit être calibrée pour concilier innovation et contraintes ré- glementaires et éthiques. L’IAà l’œuvre : cas d’usage, limites etmaturité croissante Lesenseignementsdurapportnéerlandaissurl’IAen assurance (2) particulièrement éclairants pour lesmar- chés de taille comparable, montrent une forte accélé- ration de la maturité, structurée autour de trois constats clés : - L’IA s’est imposée comme une priorité stratégique, grâce à unemeilleure compréhension par le topma- nagement. - Un écart de maturité se creuse entre « front-run- ners » et acteurs retardataires, les premiers intégrant l’IAdans les processus de bout enbout, les seconds se limitant à des cas isolés ou à des outils de pro- ductivité de type Copilot. -Lesfreinsmajeursportentsurlaqualitédesdonnées, la gouvernance et le manque de compétences en IA côtémétier, et non sur la technologie elle-même. TransposéauLuxembourg,celasignifiequelabataille de l’IA ne se jouera pas sur l’accès aux technologies, disponibles et standardisées,mais sur : - la consolidation et la structuration de la donnée (y compris non structurée), -lacapacitédeséquipesàconcevoirdescasd’usageà forte valeur, - et la mise en œuvre d’une gouvernance de l’IA ro- buste, dansunenvironnement où l’AIAct ajouteune couchesupplémentairedecomplexitéréglementaire. Gouverner l’IAagentique : risques systémiques et impératif stratégique La transition vers l’IA agentique modifie profondé- ment le paysage des risques et fait de la gouvernance un levier stratégique, pas seulement une exigence de conformité. Typologie d’agents et cadre TACO Pour gérer la complexité, adoptez une taxonomie pragmatique (cadre TACO) : - Taskers : automatisation de tâches uniques (extrac- tionde factures)—human in the loop. -Automators:fluxmultisystèmes(traitementau- tomatisé des sinistres). - Collaborators : agents coéquipiers (copilote en conseil patrimonial). - Orchestrators : coordination d’autres agents pour desworkflows interdépendants. Cette classification aide à adapter les exi- gences de contrôle, d’explicabilité et de surveillance selon le niveaud’auto- nomie. Risques systémiques, traçabilité et responsabilité L’IA agentique peut engendrer des risques systémiques — par ex. comportement de « mouton- nage»entradingougestiondeli- quidité si des agents partagent des modèles de base similaires, pouvant provoquer des «flashcrashes».Dansl’assurance,desdécisionsmas- sives d’acceptationoude refus automatisés, invalides oubiaisées, pourraient aussi générer des chocs secto- riels. La traçabilité des décisions devient essentielle : dans des architectures orchestrées, identifier la cause d’une décision (orchestrator, sous-agent, donnée tierce)estcrucialpourl’explicabilitéetlaresponsabilité. Sans « fils d’or » de responsabilité, les risques juri- diquesetréputationnelsaugmentent—unpointsen- siblepourlesassureursluxembourgeoissoumisàdes obligations transfrontalières. Cybersécurité et attaques par prompt injection Lesagentsconsommentdesdonnéesnonstructurées (emails, flux) et augmentent la surface d’attaque. Les attaques par « prompt injection » ou l’empoisonne- ment de données peuvent conduire à des décisions frauduleuses(paiements,acceptationsdesinistres).La défensedoitévoluer:au-delàdupérimètre,mettreen place des approches de type « purple teaming » continu pour identifier les vulnérabilités avant mise enproduction. Gouvernance stratégique et opérationnelle adaptée auLuxembourg La gouvernance doit être intégrée dès la conception dessystèmesd’IA,encombinantexigencesréglemen- taires(AIAct,SolvabilitéII),contrainteslocales(secret professionnel) et objectifs opérationnels. Piliers duTrustedAI Framework applicables à l’assurance -Équité:éviterlaperpétuationdebiaisdanslescoring ou la tarification. - Explicabilité : garantir des niveaux d’explicabilité adaptés aux cas à haut risque (tarification, souscrip- tion, décisionde sinistre). -Responsabilité:supervisionhumaine,cheminsd’es- calade, rôles et responsabilités clairs. -Sécuritéetsûreté:protectionscontre-attaquesadver- sariales, limites opérationnelles pour agents. - Intégrité des données : qualité, conformité RGPD, protectionscontrelepoisoning,respectdusecretpro- fessionnel. L’AIAct : un tournant incontournable L’Union européenne a franchi une étape structu- rante avec l’AIAct, entré envigueur le 1 er août 2024, dont les obligations s’appliqueront progressivement jusqu’en 2026. -LessystèmesIAutilisésentarificationetsouscription vie/santésontconsidéréscommeàhautrisque,requé- rant qualité des données, surveillance humaine, do- cumentation exhaustive, gestion des biais et transpa- rence. - L’EIOPA rappelle que ces obligations s’ajoutent à celles déjà en vigueur dans le cadre prudentiel (gou- vernance, contrôle interne, Solvabilité II). Pour les assureurs luxembourgeois, particulièrement exposés aux contraintes transfrontalières et au secret professionnel, la convergenceAIAct – Solvabilité II – secret professionnel impose une rigueur accrue dans l’architecture desmodèles et des fluxde données. Dupilote à la flotte : outils opérationnels pour 2026 Pour2026,lesassureursdoiventpasserd’unegouver- nance « pilote » à une gouvernance de « flotte » prête pour des agents autonomes à grande échelle : - Catalogue vivant : inventaire centralisé de tous les bots et agents (finalité, dépendances, classificationde risque),servantdetourdecontrôlepourlasupervision en temps réel. -Garde-fousopérationnelsautomatisés:contrôlesem- pêchantlesactionshorslimites(ex.blocaged’unpaie- mentoud’unordredetradingau-delàd’unseuilsans validationhumaine). - Tests continus : « purple teaming », simulations de stress et validation des modèles, y compris scénarios systémiques. -Gouvernancedesdonnéesrenforcée:anonymisation compatible avec le secret professionnel, traçabilité et qualité des flux transfrontaliers. L’assurance luxembourgeoise face à son nouveaudilemme : accélérer sans se brûler L’assurancevitunemutationplusprofondequ’ellene veut parfois l’admettre. Pendant des années, la trans- formation digitale a été abordée comme unemoder- nisationprogressive.Or,l’arrivéedel’IAgénérativeet de l’agenticAI change l’ordre des priorités tout en in- tégrant la gouvernance comme stratégie : désormais, ne pas accélérer, c’est décrocher. Lesdirigeantslesavent:lesrécentesétudesetrapports de KPMG sur l’assurance montrent un consensus mondial sur l’urgence technologique. Pourtant, le Luxembourg évolue dans un cadre particulier—su- pervisé, prudent, sophistiqué, où chaque évolution doit être finement calibrée. Cette prudence est une force,maisc’estaussiunfreinsiellen’estpascompen- séepar une véritablepolitiqued’investissement dans lesfondationsdata,lagouvernanceopérationnelleau- tomatisée et lamontée en compétences des équipes. Le risque n’est pas que l’IA remplace l’humain. Le risque, c’est que les organisations qui ne redessinent pasleursprocessusautourdel’IAsetrouventcoincées dans des coûts d’exploitation trop élevés, incapables d’offrirlarapiditéetlasimplicitéquelesclientsconsi- dèrent désormais comme des standards universels. L’enjeun’estplusdesavoirsil’IAtransformeral’assu- rance luxembourgeoise, mais comment éviter qu’elle le fasse à deux vitesses. Les acteurs qui maîtriseront leurs données, industrialiseront leurs cas d’usage et aligneront la gouvernance de l’IA et les réglementa- tions européennes seront les gagnants d’un modèle où la qualité d’exécution constitue le premiermoteur de performance. Le véritable dilemme n’est donc pas technologique. Il est managérial. Oser transformer, tout en restant irréprochable. 1)KPMG2025GlobalInsuranceCEOOutlook, https://kpmg.com/lu/en/insights/value-creation/kpmg-2025-ceo-outlook/insurance.html 2)StateoftheInsurers, https://assets.kpmg.com/content/dam/kpmg/nl/pdf/2024/sectoren/state-of-the-insurers- 2024-markets.pdf Assurance au Luxembourg : L’IAet la digitalisation comme moteurs de la prochaine transformation L a Banque européenne d’in- vestissement (BEI) a accordé un prêt d’amorçage-investis- sement de 25millions d’euros à l’entreprise luxembourgeoiseOQ Technology, spécialisée dans la connectivité par satellite. Ce finan- cement, soutenu par le programme InvestEUde la Commission euro- péenne, vise à accélérer les activi- tés de recherche et développement dans les technologies de télécom- munications par satellites en or- bite basse. L’entreprise déploie une constellation souveraine de satellites destinée à four- nir une connectivité abordable et fiable enEurope ainsi quedans les régionsmal desservies du monde. Le financement permettra notamment de développer et de lancer plus de vingt satellites multi- bandes définis par logiciel, capables d’assurer des services «D2D» pour l’in- ternet des objets et les smartphones. « L’essor d’OQ Technology est révéla- teur du climat favorable aux start-up et aux entreprises en expansion qui règne au Luxembourg », souligne Robert de Groot, vice-président de laBanque euro- péenne d’investissement. Selon lui, des initiatives comme InvestEU et le pro- gramme TechEU de la BEI sont essen- tielles pour soutenir les entreprises inno- vantes et renforcer l’autonomie techno- logique européenne. Le commissaire européen à la défense et à l’espace, Andrius Kubilius, rappelle que l’espace est « un secteur en pleine croissance » et que l’Union européenne doit s’appuyer sur cettedynamiquepour renforcer sa compétitivité et sa résilience. AuLuxembourg, le gouvernement salue également cet investissement. « Le secteur spatial fait partie intégrante du développement économique du Luxembourg depuis plus de quarante ans », rappelle leministre de l’économie, Lex Delles, qui souligne le dynamisme des entreprises spatiales du pays. Pour le PDG et fondateur d’OQ Technology, Omar Qaise, ce finance- ment constitue une marque de confiance et permettra d’accélérer le déploiement de la constellation en orbite basse ainsi que les premiers ser- vices commerciaux de connectivité 5G directe depuis l’espace. Créée en 2019, l’entreprise a été la pre- mière à démontrer une connexion IoT cellulaire depuis l’espace et, en 2025, à réaliser en Europe une transmission de messages d’urgence vers des smart- phones non modifiés. Grâce à ce prêt, OQ Technology entend accélérer ses activités de recherche et développement et poursuivre le déploiement de son réseau de connec- tivité spatiale afin de fournir une cou- verture 5G pour les objets connectés et les smartphones, notamment dans les zones rurales et isolées. La BEI investit 25 millions d’euros dans OQTechnology ©BEI

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