Agefi Luxembourg - avril 2026
AGEFI Luxembourg 28 Avril 2026 Fonds &Marchés Par Hans B EVERS , Chief Economist Degroof Petercam, Alexandre D RABOWICZ , Global Chief Investment Officer Indosuez Wealth Management et Bénédicte K UKLA , Chief Strategist Indosuez WealthManagement L e choc énergétique actuel se distingue de celui de 2022, tout comme la réponse attendue de la Banque centrale européenne (BCE), qui devrait s'en démarquer. Comme prévu, les indicateurs de confiance de la zone euro pour le mois de mars ont mis en évidence un contexte de croissance fragile et inégal. L'indice composite PMI d'activité pour la région a reculé à 50,5 contre 51,9 en février, sous l'effet d'un ralentissement de l'activité des services (indice à 50,1 contre 51,9 précédemment), tandis que le secteur manufacturier s'est redressé à 51,4 après 50,8. Ce dernier s'explique principalement par des retards prolon- gés chez les fournisseurs, attribuables avant tout à des perturbations du transport maritime, et non à une aug- mentation de la demande. La vigueur des nouvelles commandes dans l'industrie manufacturière alle- mande constitue un point positif, mais pourrait être de courte durée si la crise énergétique continue de s'aggraver. Par ailleurs, l'indice des prix des intrants pour les producteurs indus- triels a bondi de plus de 10 points, ali- menté par une forte hausse des prix de l'énergie (le niveau le plus élevé depuis octobre 2022). Toutefois, il est encourageant de constater que les prix à la production demeurent contenus. Du côté des ménages, l'indice de confiance de la Commission euro- péenne a fortement reculé, atteignant des niveaux rarement observés en dehors des périodes de la pandémie ou de la crise en Ukraine. Si les premiers signes de ralentissement cyclique sont désormais assez clairs selon les enquêtes mensuelles, celles-ci suggèrent néanmoins que la croissance du PIB reste positive au premier trimes- tre 2026. À l'avenir, avec une consom- mation attendue modérée au cours des prochains trimestres, des conditions financières de marché plus strictes et des tensions sur le commerce, nous avons révisé à la baisse notre scénario de croissance du PIB à 0,9 % en 2026 (de 1,3 %) et 1 % (de 1,6 %) en 2027, en supposant un conflit temporaire en Iran qui a retardé la reprise de la confiance. Les risques restent orientés à la baisse, avec l'impact de la hausse des prix des vols sur le tourisme et un retournement plus brutal dans la reprise du secteur de la construction. Le taux d'inflation restera élevé Concernant l'inflation, l'impact du choc énergétique est significatif, mais devrait être de courte durée. En mars, les pre- miers chiffres de l'inflation en Espagne (3,3 %) et en Allemagne (2,7 %) confir- ment une envolée des prix de l'énergie mais sans effet sur les autres prix. En effet, le taux d'inflation sous-jacente — hors énergie et produits alimentaires— est resté inchangé dans les deux pays. À l'avenir, l'énergie représente envi- ron 10 % du panier de consommation utilisé pour calculer l'inflation dans la zone euro. Cependant, le monde peine encore à mesurer l'ampleur de l'impact sur d'autres biens, tels que les engrais, les produits pétrochimiques et les coûts de fret. À ce stade, nous avons intégré un choc pétrolier qui atteindra son pic en avril 2026, avec des prix en hausse de 70 % par rapport au même mois en 2025. Concernant le choc sur le gaz naturel, depuis le début du conflit ira- nien, nous avons souligné le décalage dans la transmission de ce choc éner- gétique au sein de la zone euro. Selon une récente étude de Goldman Sachs, parmi les « Big Four », la vitesse de transmission est plus rapide en Espagne et est plus lente enAllemagne (en raison d'une part importante de contrats à prix fixe), mais plus forte en Italie où le mix énergétique est encore davantage orienté vers les énergies fossiles. La transmission du choc est la plus faible en France, où l'énergie nucléaire est plus prépondérante, ce qui rend d'autant plus surprenante l'ampleur de la dégradation de la confiance des consommateurs français en mars. En combinant ces deux chocs et en ajoutant un choc plus modeste sur les prix alimentaires, nous abou- tissons à un taux d'inflation moyen atteignant 3 % cette année et restant encore élevé en 2027 (2,6 %). La position de départ de la BCE nettement plus confortable qu'il y a quatre ans La prochaine réunion de politique monétaire de la BCE se tiendra le 30 avril. Cette échéance paraît encore aussi lointaine que la durée du conflit jusqu'à présent. Les investisseurs ont réagi à la forte hausse des prix de l'énergie en intégrant près de 75 points de base (pb) de relèvement du taux de dépôt de la BCE. Selon la logique de ces « hausses d'assurance », il s'agirait de garantir que les anticipations d'inflation à moyen et long terme ne se détachent pas de l'ob- jectif de 2 %. Si ce raisonnement est compréhensible, une autre approche pourrait néanmoins être envisagée pour traiter la question de l'inflation actuelle. Il est important de souligner que le contexte macroéconomique général diffère sensiblement de la situation de 2022. Premièrement, lors du choc ini- tial en 2022, l'inflation s'établissait déjà à 6 %, contre une dernière publi- cation à 2,5 % en mars 2026. Deuxièmement, si le marché du tra- vail demeure solide, il n'est pas en surchauffe comme il l'était il y a qua- tre ans, ce qui affaiblit l'argument en faveur de revendications salariales plus fortes. Troisièmement, en 2022, un choc négatif d'offre est venu se heurter à un choc positif de demande lié à une consommation refoulée. Aujourd'hui, il n'existe pas de demande excédentaire. Enfin, alors que la BCE abordait 2022 avec un taux de dépôt à -0,5 %, celui-ci s'éta- blit désormais à 2 %, un niveau bien plus proche du taux dit neutre. Tout cela signifie que la position de départ de la BCE est nettement plus confortable qu'il y a quatre ans. À ce stade, alors qu'il subsiste une probabi- lité raisonnable que le détroit d'Ormuz rouvre avant la prochaine réunion de la BCE, il demeure possible pour la Banque centrale d'« ignorer » la hausse imminente de l'inflation. Dans ce scéna- rio, bien que les flux de pétrole et de gaz resteraient perturbés, les perspectives d'approvisionnement futur s'éclairci- raient. Bien entendu, la BCE continue d'indiquer qu'elle demeure vigilante et prête à agir. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement qu'elle passera à l'acte. Dans tous les cas, relever les taux d'intérêt à la suite d'un choc négatif d'of- fre, à un moment où l'Europe a besoin d'investissements accrus, n'est pas une décision à prendre à la légère et pourrait être interprété comme une erreur de politique économique. Mouvement à la Maradona Un « mouvement à la Maradona », expression forgée par l'ancien gouver- neur de la Banque d'Angleterre Mervyn King, ne peut être exclu. À l'image de Maradona qui filait tout droit, déjouant les défenseurs qui s'at- tendaient à un changement de direc- tion, la BCE pourrait « dribbler » les agents économiques en signalant une intention de resserrement monétaire sans la concrétiser. Cette feinte est essentielle pour contenir les effets dits de second tour sur l'inflation. Si les entreprises anticipent une hausse des taux, elles seront moins enclines à répercuter des hausses de prix géné- ralisées. De même, si les ménages anti- cipent une remontée des taux, leur attention se portera davantage sur la sécurité de l'emploi que sur des reven- dications salariales. Les implications pour l'inflation à moyen terme dépendront fondamen- talement de l'ampleur des effets indi- rects et de second tour. Un choc éner- gétique plus fort et plus persistant entraînerait dès lors des relèvements de taux. La BCE reste en effet hantée par le souvenir de 2022, lorsque de nombreux observateurs lui ont repro- ché une réaction trop tardive face à la flambée de l'inflation. Cela étant, notre opinion à ce stade est qu'un dribble en ligne droite, c'est-à-dire feinter sans relever les taux, peut encore permettre d'atteindre l'objectif de 2 % d'inflation. Le compte à rebours est lancé, mais nous ne sommes pas encore au 30 avril. L’Europe en plein brouillard économique et monétaire Par Céline SUSTANDAL, gérante de Tocqueville Materials for the Future, LFDE C uivre, nickel, uranium, terres rares, platine… sans eux pas de transition éner- gétique, ni d’IA ou de systèmes de défense avancés. Derrière les grandes transformations technologiques de notre siè- cle se cache une réalité sous- estimée : la dépendance croissante à des matériaux devenus critiques et straté- giques. La souveraineté se joue désormais dans les sous-sols, sur l’accès à certains matériaux devenus indispensables à la puis- sance économique, technologique et mi- litaire. Désormais centrale, cette thématique ouvre, selon nous, des op- portunités de long terme dans l’ensem- ble de l’économie. Stratégiques & critiques Les dimensions critique et stratégique d’un ma- tériau ne découlent pas de sa rareté géologique, mais de sa contribution indispensable au fonc- tionnement de l’économie, ainsi que de son ap- provisionnement, qu’il soit fragile, concentré ou exposé politiquement. Ces dernières années ont fourni des exemples concrets de cette vulnérabilité. En 2023 2024, la sécheresse exceptionnelle au Panama a impacté le niveau d’eau du canal ce qui a ainsi forte- ment réduit le trafic maritime, ralentissant durablement les livraisons mondiales de cuivre, d’argent et de bauxite. Un seul événement climatique localisé a suffi à perturber les chaînes d’approvision- nement mondiales, essentielles aux infra- structures et à l’industrie. Cumulés aux effets des tensions géopolitiques et à la concentration de certaines produc- tions, ces phénomènes accentuent la pression sur les prix. Les terres rares sont un exemple emblématique. Le prix du néo- dyme, terre rare nécessaire à la création d’aimants permanents pour les moteurs électriques, les disques durs ou les éoliennes, a augmenté de 55% en 2025 en raison d’une production très concentrée et d’une demande en forte crois- sance. Investir dans la souveraineté, autrement Alors que l’essentiel des chaînes de valeur de ces matériaux – extraction, raffinage, fabrication – est concentré en Chine, l’enjeu de souveraineté est central. La dimension critique de ces maté- riaux est un sujet de dépendance économique et stratégique et les récents enjeux de défense ont accéléré la prise de conscience. Avions de combat, sous-marins ou systèmes de communication sécurisée intègrent plusieurs tonnes de métaux critiques et de terres rares. Sans accès sécurisé à ces matériaux, aucune au- tonomie militaire n’est possible. Pour les États, il ne s’agit plus d’un simple sujet industriel, mais d’un pilier de la sécurité natio- nale. Aussi les États-Unis déploient-ils des stra- tégies offensives pour relocaliser certaines capacités, sécuriser l’accès aux ressources et re- construire des chaînes de valeur complètes, de la mine à l’industrie de défense. Apple, qui a investi dans la seule mine de terres rares en activité sur le sol américain, MPMaterials, illustre cette volonté de sécuriser l’accès à des res- sources jugées stratégiques. En France, Solvay a récemment inauguré à La Rochelle une ligne de production de néodyme et de praséodyme issue du recyclage d’aimants permanents, montrant que l’économie circulaire peut aussi contribuer à la sé- curisation des approvisionnements. Une offre structurellement contrainte Alors que les besoins stratégiques explosent, l’enjeu pour les investisseurs que nous sommes réside dans la compréhension de l’offre qui reste contrainte. L’exploitation des mines est de plus en plus complexe ; en développer une nouvelle néces- site 10 à 15 ans, des investissements lourds, une stabilité politique et réglementaire rare. S’y ajoute la légitime prise en compte des contraintes environnementales. Dans ce contexte, la moindre perturbation de l’offre suf- fit à créer des tensions durables. La consommation en matériaux de l’IA, de la dé- fense, de la transition énergétique, l’électrifica- tion ou des infrastructures critiques est de plus intensive. Ainsi, même sans explosion majeure de la demande, l’addition de besoins straté- giques exerce une pression durable sur des chaînes d’approvisionnement déjà en tension. Sélectivité et stock picking Investisseurs en entreprises, notre enjeu n’est pas de spéculer sur le prix des matériaux mais de comprendre qui contrôle l’offre et de déceler les acteurs capables de s’ancrer dans la durée. Nous n’investissons pas dans les matières pre- mières elles-mêmes mais dans les entreprises qui les extraient, les transforment ou sécurisent leur disponibilité. Ces leaders peuvent créer de la valeur même lors de phases de stabilité des prix, grâce à la qualité de leurs actifs, à leur discipline financière et à leur positionnement stratégique. Hétérogène et cy- clique, l’univers des matériaux critiques est ex- posé à de nombreux risques opérationnels, et la gestion active peut s’avérer décisive sur ce terrain. A la différence d’une approche indicielle qui peut diluer les risques et masquer les véritables enjeux de souveraineté, la gestion active cherche à identifier les acteurs clés disposant d’actifs stra- tégiques, d’une visibilité opérationnelle et d’un rôle central dans les chaînes de valeur. Dans ce contexte, le stock picking n’est pas une option, mais une nécessité. Indispensables à la compétitivité économique, à la transition énergétique et à la capacité des États à assurer leur sécurité, les matériaux critiques et stratégiques sont dotés d’un fort potentiel de croissance. Pour les investisseurs de long terme que nous sommes, ces matériaux constituent une thématique de diversification en plein essor source d’opportunités. Souveraineté, croissance, innovation…pourquoi les matériaux critiques et stratégiques sont capitaux
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