Agefi Luxembourg - mai 2026
AGEFI Luxembourg 20 Mai 2026 Fonds &Marchés Par Damien GUERMONPREZ, Président Exécutif, Lemonway L e secteur de l’asset manage ment s’est profondément trans formé ces dernières années : produits, canaux de distribu tion, cadre réglementaire. Pourtant, un point reste inchangé : le parcours de souscription. Ce retard n’est pas anecdotique. À l’heure où l’Europe pousse à la démocratisa tion de l’investissement via ELTIF 2, ce parcours est en train de devenir un frein structurel.Numériser la souscription n’est plus une question d’opportunité. C’est une nécessité opérationnelle et économique. Unmodèle conçupour peud’investisseurs Pendant des décennies, lemodèle a fonctionné sans accroc : quelques centaines de souscripteurs, des tickets souvent supérieurs au million d’euros, une distribution assurée par les conseillers en gestion de patrimoine (CGP) et les banques privées. Dans ce contexte, un processus manuel était acceptable. Pas de volume, pas d’urgence à numériser. ELTIF 2, entré en vigueur le 10 janvier 2024, a changé cette équation. En abaissant les tickets d’en trée à 10 000 €, le règlement européen ouvre les fonds d’investissement à une nouvelle clientèle (1) . Résultatmécanique : une sociétéde gestionqui gère aujourd’hui 200 à 500 investisseurs pourrait demain en gérer 50 000. Ce changement d’échelle rend le modèle opérationnel actuel intenable. Ce qui se gère manuellement à petite échelle ne se gère plus du tout à grande échelle sans un impact direct sur les coûts et la qualité de service. Lemonway a déjà accompagné cette transforma tion, notamment pour ses partenaires plateformes de crowdfunding qui gèrent aujourd’hui des dizaines demilliers d’investisseurs avec des tickets moyens de 3 000 € (2) . L’asset management devra faire de même. La différence, c’est qu’il part de plus loin. Le vrai point de friction : la souscription et la collecte Souscrire à un fonds est aujourd’hui un enchaî nement de frictions invisibles : formulaires papier ou PDF échangés par email, vérifi cationsmanuelles, délaisde traitement de 5 à10jours,risqued’erreursderéconciliation. Selon une étude Fenergo auprès de 450 dirigeants de sociétés de gestion, 72 % d’entre eux reconnaissent que leurs pro cessus KYC sont manuels et leur collecte laborieuse (3) . 74 % ont perdu des inves tisseurs à cause d’une mauvaise expé rience d’onboarding. (4) . Dans ce diptyque (KYC, collecte), c’est ce dernier qui est le plus sousestimé. Avec des milliers de souscripteurs et des intermédiairesmul tiples (CGP, banquesprivées, plateformes), la récon ciliation des flux devient le point névralgique de toute l’opération. Un appel de fonds mal réconcilié, unecommissionmaldistribuée:àpetiteéchelle,c’est un incident. Àgrande échelle, c’est un risque systé mique. Àcela s’ajoute la dimension réglementaire. Lepaiementestindissociabledelaluttecontreleblan chiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCBFT):l’originedesfondsdoitêtrevérifiée,lesflux tracés. Intégrer le paiement au parcours de souscrip tion ne crée pas de contrainte supplémentaire. Cela transformelaconformitéenfacilitateurdeconversion. Pourquoi le secteur n’a pas encore basculé La principale résistance n’est pas technique. Elle est culturelle. Les sociétés de gestion craignent qu’en numérisant leur souscription, et donc en adressant directementlesépargnants,ellescourtcircuitentleurs réseaux de distribution. Les CGP sont rémunérés pour trouver des investisseurs. Aller les chercher endirect, c’est risquer de semettre àdos le principal canal commercial. Cette logique est compréhensi ble. Elle est aussi désormais dépassée. Dans le crowdfunding, lesCGPreprésentent 15%de la col lecte des plateformes françaises. (5) La coexistence est non seulement possible, elle est la norme. Numériser la souscription ne remplace pas les dis tributeurs. Cela automatise leur rémunération, fia bilise les flux et simplifie leur travail. L’autre frein est plus diffus : la perception que ce serait trop complexe, que l’outil n’existe pas, que le ROI n’est pas démontré. En réalité, le statu quo masque un coût opérationnel élevé, que la montée du nombre de souscripteurs portée par ELTIF 2 va rendre visible, brutalement. Numériser : automatiser, sécuriser, accélérer Unesouscriptionnumérisée,c’estunKYC(ycompris pour les personnesmorales : holdings, sociétés patri moniales, onparle alors deKYB), unpaiement unifié et une réconciliation automatisée. Les gains sont mesurables:ledélaid’onboardingpassede510jours à 2448 heures (6) , la complétiond’un bulletinde sous criptiondeplusieursheuresàquelquesminutes.Mais la transformationva plus loin que l’opérationnel. Elle touche aussi la distribution. Lorsque les flux sont structurés numériquement, la rémunération des intermédiaires s’automatise elle aussi. Ce qui était une source de friction administra tive devient un avantage : l’attribution des commis sions est traçable, conforme aux exigencesMiFIDde transparence des frais, et ne nécessite plus d’inter vention manuelle. La gestion automatisée des flux améliore le pilotage de toute la chaîne de valeur. Il y a aussi une réalité demarché plus large. Les investisseurs d’aujourd’hui, y compris dans les fonds, attendent lamême fluidité que sur n’importe quelle plateforme financière. L’engouement pour la cryptomonnaie n’est pas qu’une histoire de rende ment, c’est aussi une affaire d’accessibilité et de vitesse. Les fonds, même inscrits dans des horizons de dix ans, doivent s’aligner sur ces attentes pour attirer la prochaine génération d’investisseurs. Ne pas numériser : un risque stratégique Des plateformes de financement participatif ont déjà recruté 450 000 investisseurs en trois ans (7) . Des agré gateurscommeAllfunds,valorisé5,3milliardsd’euros dans le cadre de son acquisition annoncée par Deutsche Börse en janvier 2026 (8) proposent un accès en ligneà touteunegammede fonds.Ces acteursont compris qu’il fallait numériser. Ils l’ont fait. Et ils cap tent désormais une relation client que les sociétés de gestion n’ont pas cherché à digitaliser. Le risque est celui du producteur dans unmarché dominé par les distributeurs numériques : perdre la proximité avec le souscripteur, et avec elle, la capacité à créer une marque, à fidéliser, à croître. Lemarché de l’asset management en France repré sente environ 40 milliards d’euros de collecte annuelle (9) , soit vingt fois le crowdfunding. La fenê tre est largement ouverte. Les acteurs historiques conservent leurs atouts : expertise, crédibilité, track record.Mais la vitesse d’exécutiondevient undiffé renciateur décisif. Le paiement, point d’entrée de la transformation La numérisation du parcours de souscription ne se résume pas à une amélioration de l’interface. Elle engage l’organisation, ladistribution, lemodèle éco nomique. Et c’est le paiement, longtemps traité comme une commodité, qui en est le véritable pivot : conformité, fluidité, réconciliation, distributiondes rémunérations. Chez Lemonway, nous opérons cette infrastructure depuisplusieursannéespourdescentainesdeplate formes de crowdfundingdans tous les pays de l’UE. La technologieest éprouvée, le savoirfaire transféra ble. Ce qui change, c’est l’échelle du marché adressé etl’urgencedupassageàl’acte.Ceux qui structurent leurs flux aujourd’hui prennent une avance dura ble. Pas contre leur réseau, mais avec lui. 1) Règlement européen ELTIF 2, Règlement (UE) 2023/606 du ParlementeuropéenetduConseil,entréenapplicationenjanvier2024. 2) Données internes Lemonway, issues de l’activité des plateformes clientes. 3)Fenergo,«KYCinAssetManagement»,2024.Étudemenéeauprès de 450 dirigeants de sociétés de gestion. 4) Ibid., Fenergo, 2024. 5) Données internes Lemonway. 6) Données issues de benchmarks sectoriels, notamment McKinsey & Company;voirégalementCentralisedBusinessKYC:AGameChanger for AssetManagers, août 2024. 7) Données internes Lemonway, agrégées sur le portefeuille de plate formes clientes. 8) Communiqué conjoint Deutsche Börse Group et Allfunds Group, 21 janvier 2026. L’acquisition est soumise aux approbations réglemen taires, sa finalisation est attendue au premier semestre 2027. 9)AMF,Chiffresclés2024delagestiond’actifs,décembre2025 ;AFG, Panorama annuel 2024. Asset management : la souscription reste votre angle mort ? A lors que le conflit auMoyenOrient fait flamber les cours du pétrole, Vincent CHAILLEY (portrait), Directeur des Investissements d’H2OAM Groupe, livre son analyse : les ÉtatsUnis sont plus vulnérables qu’il n’yparaît, et le choc en cours accélère une remise en cause structurelle du rôlemondial dudollar. LeconflitauMoyenOrientaprovoquéune haussede70%duprixdupétrole—lechoc leplusviolent depuis cinquanteans. L’Eu ropeetl’Asiesontelleslesplusexposées? En première lecture, oui—elles sont im portatrices nettes, et la hausse des prix de l’énergie pèse directement sur leurs entre prises et leursménages.Mais ces régions disposent d’amortisseurs solides : un matelas d’épargne si gnificatif constitué depuis le Covid, une vraie marge demanœuvre fiscale— l’Allemagne a d’ail leurs annoncé rapidement des mesures de soutien —, et des prix à la pompe très fortement fiscalisés qui atténuent mécaniquement la transmission du choc au consommateur final. Si la croissance venait à tropfléchir, les banques centrales conservent éga lement la possibilité de baisser les taux. Ce qui nous préoccupe davantage, c’est la situation américaine. Certes, les ÉtatsUnis exportent du pé trole, et à l’échelle macroéconomique agrégée, cer tains secteurs tirent même bénéfice du choc. Mais cette lecture masque une vulnérabilité bien réelle. Le consommateur américain s’est vidé les poches depuis plusieurs années—il n’existepasdematelas d’épargne comparable à l’Europe. Lamargefiscaleest très limitée, et laFedadéjàchoisi de privilégier la croissance en maintenant des taux inférieursàcequel’inflationauraitjustifié.AuxÉtats Unis, la part du prix de marché dans le prix à la pompe est bien plus élevée qu’en Europe : la hausse de 70 %du baril s’est déjà traduite par 50 %de plus à lapompe.C’est uneponctionconsidérablepourun consommateur déjà fragilisé—dans une économie qui repose essentiellement sur la consommation. La hausse du pétrole génère mécaniquement de l’inflation. Les banques centrales ne sontelles pas contraintes de resserrer plutôt que d’assouplir ? C’est l’apparente contradiction — et il faut la lever. Nousnesommesabsolumentpasdanslasituationde 2022. À l’époque, le choc énergétique s’est produit dans un contexte de demande très soutenue:leséconomiessortaientduCovid, lesménagesvoulaientconsommer,voyager, dépenser. Les entreprises pouvaient réper cuterlahaussedeleurscoûtsdansleursprix sans perdre de volumes, elles relevaient mêmelessalaires.Cettespiraleautoentre tenue est ce que les banques cen trales ont dû casser enmontant agressivement leurs taux. La demande était déjà mo deste partout dans le monde, et cemême avant le conflit. Dans ce contexte, les entreprises ne peuvent pas répercuter la hausse du pé trole sans risquer de perdre des clients — et les données de ces deux derniers mois le confirment : aucune amorce de spirale in flationniste n’est observable. Lorsque la BCEmenace demonter les taux si les an ticipations s’emballent, c’est moins un engagement fermequ’unsignalpréventif:n’essayezpasdepasser la hausse de vos coûts dans vos prix. Ce message fonctionne.Unefoislesprixdupétrolestabilisés,l’in flationdevrait se tasser rapidement—et c’est alors la pression récessionniste qui prendra le devant. Ce choc est d’abord récessionniste, pas inflationniste. Comment l’économie américaine pourraitelle basculer en récession alors que lesmarchés conti nuent de battre des records, portés par l’IA ? L’économie américaine ressemble à un jet : extraordi nairement performante audessus de sa vitesse de croisière,maisincapabledevolerlentement.L’Europe, c’est plutôt unAirbus—moins rapide en temps nor mal, mais capable d’absorber les turbulences. Le jet, lui, s’il passe sous sa vitesse de décrochage, c’est la chute directe. L’économie américaine a besoin d’une impulsionpermanente:laconsommationalimentela confiance, la confiance les marchés, les marchés am plifient l’effet richesse et soutiennent la consomma tion.Touttournedanslebonsens—outouts’effondre dans lemauvais. Il n’y a pas d’entredeux stable. Or au moment où le conflit éclate, on est déjà très proches de ce seuil. C’est là que l’IAentre en jeu : elle a séduit les investisseurs, entretenu les marchés à la hausse, et maintenu la mécanique de confiance qui permet à l’économie de tenir audessus de la vitesse de décrochage. Mais cette construction est fragile par nature. Le thème de l’IA repose sur l’idée que des entreprises qui investissent des centainesdemil liards de dollars dans des infrastructures d’intelli gence artificielle en tireront des profits à horizon 3 à 5 ans. Un choc comme celui duMoyenOrient peut raccourcir ce délai de tolérance— l’investisseur de vient plus prudent, exige des primes de risque, et une correction de marché peut suffire à inverser toute la dynamique. Sans filet de sécurité derrière, le scénariode récessionn’est pas une vuede l’esprit. Surunhorizonpluslong,vousévoquezuneremise encausede l’exceptionaméricaineet de laplacedu dollar. De quoi s’agitil exactement ? Depuis 40 ans, l’exception américaine repose sur troispiliers.D’abord la supérioritéducouple risque rendement : les actifs américains offrent des perfor mances durablement supérieures, justifiant leur surpondération dans les portefeuilles mondiaux. Ensuite les pétrodollars : le pétrole est négocié en dollars, lespaysproducteurs recyclent leurs revenus en actifs américains. Enfin le parapluie sécuritaire : de nombreux pays alliés — Golfe, OTAN, Asie — détiennent des actifs américains en contrepartie im plicite de la protectionmilitaire américaine. Cespilierss’effritentdepuisplusieursannées.Lacom posante risque s’est dégradée : les actifs américains sontdevenusplusvolatilsdepuis4à5ans,obligations comme actions. La composante rendement rentre danslerangdepuisunpeuplusd’unan:lesmarchés américainsnesurperformentplussystématiquement l’Asie ou l’Europe. Ce n’est plus automatique. Et le conflit auMoyenOrient vient accélérer l’érosion des deuxdernierspiliers—lespétrodollarsetleparapluie sécuritaire — qui retenaient encore mécaniquement les investisseurs dans les actifs américains. Sur les pétrodollars : dès le blocage du détroit d’Or muz, la Chine a proposé une alternative immédiate —réglerlescargaisonsenrenminbi.Cegestedémon trequel’infrastructureexiste,qu’elleestopérationnelle, et que l’Inde, la Corée ou le Japon savent désormais qu’ils pourraient contourner le circuit dollar si néces saire.Surleparapluiesécuritaire:lagarantieaétémise en défaut. Ces pays vont inévitablement diversifier leurs alliances et leurs fournisseurs de défense — et chaquedépensehors ducircuit dollar réduitmécani quement leur besoinde détenir des actifs américains. Partir de 100 % pour revenir à 85 ou 90 %, c’est déjà unfluxdeventetrèssignificatifàl’échelledusystème. Pourtant le dollar s’est apprécié depuis le début du conflit. N’estce pas contradictoire avec votre hypothèse ? C’est la tension classique entre le court terme et le moyen terme.Àcourt terme, tant que lemondepaie encore son pétrole en dollars, une hausse des prix crée un surcroît local de demande de dollars — les importateurs en ont mécaniquement besoin. Mais regardons l’ampleur de cette appréciation : histori quement, un choc violent s’accompagne souvent d’une hausse du dollar de plus de 10 %. Cette fois, àpeine 3%. C’est un signal important : la réponsedu dollar àun chocpétroliermajeur n’est plus cequ’elle était. Lemonde a déjà commencé à se dédollariser. C’est cequ’illustre le concept de dollar smile . Ledollar est unemonnaie de réserve qui se renforce dans les deux extrêmes : enpériodede forte croissance, parce que l’économie américaine surperforme et attire les capitaux ; en période de crise, parce que le monde est dollarisé et que rapatrier ses capitaux, c’est ache ter des dollars. Depuis la sortie du Covid, ce smile s’aplatit progressivement des deux côtés : d’une part, la supériorité des rendements américains n’est plus systématique ; d’autre part, le statut de valeur refuge s’érode. Les quelques points de hausse face à un choc de 70 % en font la démonstration chiffrée. Vers quel systèmemonétaire allonsnous alors ? Versunmondeplusmultipolaire.Nonpasune rup turebrutale—personnenedit que lespaysduGolfe vont sortir intégralement du dollar du jour au len demain. Mais une diversification progressive suf fit pour représenter à l’échelle du système financier mondial, des flux durables et très significatifs. Le renminbi est le premier bénéficiaire évident. Il prend déjà une part croissante des échanges com merciaux en Asie, et la Chine vient de démontrer qu’elle est capable de proposer une alternative cré dible pour le règlement du pétrole. L’euro a aussi un rôle à jouer : il avait capté une part significative des réserves mondiales à sa création. Sa stabilité désormais bien établie est un atout. La remise en cause du toutdollar crée un appel d’air pour des al ternatives solides et liquides. Le conflit au MoyenOrient est davantage qu’un choc conjoncturel, il est le révélateur et l’accélérateur d’une transition structurelle engagée, dont nous n’avons pas encoremesuré toute l’ampleur. Le dollar smile s’aplatit - et ce n’est pas qu’un phénomène conjoncturel
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