Agefi Luxembourg - février 2026

Février 2026 7 AGEFI Luxembourg Économie Par dr. Andrei RADULESCU, Macroéconomiste international senior E ntre le 19 et le 23 janvier 2026 s’est tenue àDavos la 56 e éditiondu Foruméconomiquemondial, dont le thème cette année était «Un esprit de dialogue ». Inauguré par Klaus Schwab en 1971, ce cycle annuel de conférences vise à débattre des défis de l’éco- nomiemondiale et à pro- mouvoir la coopération entre lemonde politique, les entreprises et la société. Les conférences de cette année se sont déroulées dans un cli- mat marqué par la persistance des tensions géopolitiques à l’échelle mondiale et par l’accumulation de signaux de tension au sein du bloc euro-atlantique (compte tenu de l’intérêt manifesté par les États-Unis pour le Groenland). D’ailleurs, l’édition de 2026 s’est distinguée par la présence d’un nombre record de dirigeants poli- tiques du monde entier, dont plus de 60 chefs d’État. Dans ce contexte, il convient de souligner que, parmi les principaux facteurs de risque pour l’évolution de l’économie mondiale au cours des deux prochaines années, quatre sont de nature géopolitique : les confrontations géoéconomiques (en première position), la désinformation (en deuxième position), les conflits armés entre États (en cinquième position) et la cybersécurité (en sixième position), selon l’enquête réalisée par le Forum économique mondial et publiée à la mi- janvier 2026. La dimension géopolitique du Forum de Davos 2026 a été dominée par le discours du président des États-Unis — première économie mondiale, avec un PIB nominal de plus de 31 000 milliards de dollars au troisième trimestre 2025, selon les estimations du Département du commerce à Washington. D’une part, le représentant des États- Unis a présenté le bilan de la première année de son second mandat présidentiel, en mettant l’ac- cent sur l’amélioration de la productivité et la réor- ganisation du secteur public. D’autre part, le pré- sident Trump a réitéré l’intérêt pour le Groenland, un point stratégique pour la sécurité mondiale à moyen terme. Enfin, lors des réunions de Davos, le président Trump a également inauguré le Conseil pour la paix, une alternative à l’Organisation des Nations unies (ONU), réunissant plus de 20 paysmembres fondateurs : Albanie, Arabie saoudite, Argentine, Arménie, Azerbaïdjan, Bahreïn, Biélorussie, Bulgarie, Égypte, Émirats arabes unis (EAU), Indonésie, Israël, Jordanie, Kazakhstan, Kosovo, Maroc, Mongolie, Pakistan, Paraguay, Qatar, Turquie, Ouzbékistan et Vietnam. Le contexte géopolitique mondial a tou- tefois été synthétisé avec pertinence lors du Forum de Davos par le Premier ministre du Canada. Mark Carney a attiré l’attention sur la désintégration de l’ordre international fondé sur des règles. Par ailleurs, le représentant canadien a souligné l’importance de la coopération entre puissances moyennes afin de contrer la coercition économique exercée par les grandes puissances. Dans ce contexte mondial com- plexe, dominé par les conflits (environ 60 guerres en 2024), le président de la France a mis en garde contre le risque que la puissance remplace les règles et a souligné l’importance du mul- tilatéralisme, élément fondamen- tal pour la croissance économique et la stabilité, dans un cadre fondé sur le respect et non sur l’intimidation. Enfin, dans son discours à Davos, le vice-Premier ministre de la Chine a appelé la communauté internationale à soutenir le multilatéralisme, le libre-échange et la coopération fondée sur des bénéfices mutuels ( win-win ). En ce qui concerne les perspectives économiques, la directrice générale du Fonds monétaire inter- national (FMI) a souligné le degré élevé de rési- lience de l’économie mondiale face à un niveau sans précédent d’incertitude — la « nouvelle nor- malité » — en accordant une faible probabilité au scénario d’un retour à un monde de prévisibilité. Selon Kristalina Georgieva, cette résilience récente de l’économie mondiale s’explique par les facteurs suivants : 1. l’adaptabilité et l’agilité du secteur privé, qui a repris à l’État la gestion directe des entreprises ; 2. le niveau des tensions commerciales mondiales a été inférieur aux attentes formulées en avril 2025, au moment de l’annonce d’une modifica- tion sans précédent de la politique commerciale américaine ; 3. l’accélération des flux d’investissement dans l’intelligence artificielle—facteur fondamental de résilience, moteur de croissance et de prospérité ; 4. l’amélioration du mix de politiques écono- miques— les gouvernements ayant mis enœuvre les mesures nécessaires pour soutenir l’investis- sement des entreprises et la consommation des ménages. La représentante du FMI a également souligné les transformations induites par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle, notamment son impact positif sur la productivité et le développement des compétences sur le marché du travail. Selon les estimations de l’institution financière internatio- nale, une augmentation de 1%du nombre de sala- riés hautement qualifiés pourrait entraîner une hausse de 1,3 % de l’emploi total. Les estimations du FMI indiquent que l’impact de l’intelligence artificielle sur le rythme annuel de croissance mondiale se situe dans une fourchette comprise entre 0,1 % et 0,8 %. Du point de vue régional, le cycle de conférences de cette année a été dominé par les défis auxquels est confrontée l’économie de l’Union européenne, la plus fortement touchée par les chocs de ces der- nières années, comme on peut le constater dans le graphique ci-dessous. De son côté, la présidente de la Commission euro- péenne a souligné que les évolutions géopoli- tiques mondiales devraient constituer une oppor- tunité pour bâtir une Europe indépendante (en matière de sécurité, de défense, d’économie et de démocratie), par la promotion d’un commerce équitable, de partenariats et de la durabilité. Dans ce contexte, Ursula von der Leyen a mis en avant la conclusion de l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur après 25 ans de négociations. Elle a également souligné les priorités à court terme : 1. l’intelligence artificielle en tête — l’Union euro- péenne dispose de ressources, de compétences et d’innovation, mais doit améliorer l’allocation de celles-ci et adapter son cadre réglementaire ; 2. l’investissement et le capital—via l’accélération du projet d’Union de l’épargne et de l’investisse- ment, essentiel pour faciliter l’accès des entreprises à des financements à coût réduit ; 3. la création d’une Union de l’énergie —par l’in- terconnexion des marchés énergétiques des États membres, afin de réduire les prix de l’énergie pour les entreprises et les ménages. Enfin, la présidente de la Banque centrale euro- péenne (BCE) a attiré l’attention sur les change- ments de l’économie mondiale — y compris les tensions entre les États-Unis et leurs alliés euro- péens traditionnels — et sur l’importance d’éla- borer des plans alternatifs pour une Union euro- péenne fortement interdépendante de l’économie américaine. Christine Lagarde a également insisté sur la nécessité d’intensifier la coopération entre pays, tant pour améliorer l’offre d’énergie et de données (ressources nécessaires à l’intelligence artificielle) que pour réduire les risques sociétaux liés à son déploiement. Du point de vue du sec- teur privé — représenté de manière record dans l’histoire du Forum (environ 1 000 directeurs généraux de grandes entreprises présents en 2026) — les débats de Davos ont été dominés par la fragmentation géopolitique et par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle. Globalement, les représentants du monde des affaires ont exprimé un optimisme quant à l’évolution à court terme de l’activité économique, malgré les ten- sions géopolitiques et la persistance d’un niveau élevé d’incertitude. Cet optimisme repose sur la réorganisation des flux commerciaux internationaux — notamment l’ouverture de nouveaux corridors de libre- échange, tels que l’accordUE–Mercosur et la fina- lisation récente des négociations en vue d’un accord UE–Inde —mais surtout sur les opportu- nités offertes par l’intelligence artificielle. Contrairement aux éditions précédentes du Forum, où l’intelligence artificielle était abordée demanière spéculative, les dirigeants d’entreprise sont désormais convaincus que ce progrès tech- nologique entraînera des transformations majeures comparables à celles issues de la décou- verte et de la diffusion mondiale de l’électricité. Cette perception est confirmée par la forte hausse des investissements dans les entreprises privées spécialisées dans l’intelligence artificielle, notam- ment aux États-Unis. Ainsi, les investissementsmondiauxdans ces entre- prises ont dépassé 330milliards de dollars (en prix constants de 2021) entre janvier et octobre 2025 — un niveau record selon les estimations disponibles sur la plateforme OurWorld inData et représentées dans le graphique suivant. La part des États-Unis dans ces investissements est estimée à plus de 77 %, soit le niveau le plus élevé depuis 2019. Dans ce contexte, les représentants dumonde des affaires ont souligné à Davos l’importance de diversifier les activités et de mettre en œuvre des mesures visant à renforcer la résilience des entre- prises, notamment par des investissements dans le capital humain — amélioration des compé- tences et soutien à la créativité—éléments fonda- mentaux pour la durabilité des entreprises dans un monde en mutation. Principaux messages du Forum économique mondial 2026 « Un esprit de dialogue » Dynamique annuelle duPIB (%) Sources :DépartementducommercedesÉtats-Unis,Institutnationaldestatistique deChineetEurostat,2026 Investissements dans les entreprises privées spécialisées dans l’IA Source :OurWorld inData,2026

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