Agefi Luxembourg - février 2026

Février 2026 5 AGEFI Luxembourg Économie Par Carlo THELEN, directeur de la Chambre de Commerce * D ans un contexte géopolitique préoccupant et dans un environ- nement socio-économique carac- térisé par une faible croissance – ne parvenant plus à générer la richesse pour financer à terme lemodèle social luxembourgeois – il est plus nécessaire que jamais de renforcer la compétitivité des entreprises luxembourgeoises et d’augmenter l’attractivité du site de production et d’inves- tissement. Comme l’a annoncé le Premierministre, 2026 doit être l’année de la compétitivité. L’année 2026 s’est ouverte dans un monde instable, fragmenté,sousunclimatconflictuelquiévoqueune époque que beaucoup n’ont pas connue. Alors que la guerre en Ukraine s’éternise dramatiquement, d’autres foyers de tension émergent ou se ravivent, nourris par des tentations impérialistes assumées et un affaiblissement progressif du multilatéralisme. De l’Amérique du Sud à l’Arctique, de l’Asie au Moyen-Orient, les lignesde fracturegéopolitiques se multiplient. Ces bouleversements ne sont pas péri- phériques : ils redessinent en profondeur les équili- bres économiquesmondiaux. Lamondialisationtellequenousl’avonsconnue–qui, malgré ses excès et ses déséquilibres, a largement contribué à la croissance et à la réduction de la pau- vreté–estaujourd’huifragilisée.Leretourenforcedu protectionnisme, la politisation croissante des échanges et la reconstitution de deux blocs écono- miques rivaux ont profondément modifié les règles du jeu. Prise en étau entre ces blocs, l’Europe peine à retrouver un souffle économique durable. Elle est écrasée,d’uncôté,parl’hyper-attractivitéaméricaine, capable de capter capitaux, talents et innovations à coupsdepolitiquesindustriellesoffensives.Del’autre, ellefaitfaceàl’hyper-compétitivitéchinoise,soutenue à grands renforts de subventions d’État. Entre ces deuxpôles, l’Europeavancepéniblement, freinéepar unecroissancemolle,unretarddeproductivitéetune accumulationde contraintes internes. Et le Luxembourg ? Danscecontexteexplosif,leLuxembourgestparticu- lièrementexposé.Sonmodèleéconomique,fondésur une ouverture exceptionnelle aux échanges, aux ca- pitaux et aux talents internationaux, constitue une force enpérioded’expansionmondiale,mais devient unevulnérabilitélorsquel’environnementsedégrade. Chaque ralentissement global, chaque choc externe, chaquepertedecompétitivitéserépercuteiciplusvite et plus fortement qu’ailleurs. L’illusion d’une écono- mie naturellement protégée par sa taille, sa richesse ousasoliditéinstitutionnellenerésistepaslongtemps à l’épreuve des faits. Les derniers indicateurs écono- miques luxembourgeois confirment cette réalité. En 2025, la croissance n’a pas dépassé 1%selon le STATEC. Loin, très loin même de la moyenne historique de 2,9 % sur la période 1995-2024.Enréalité,notreéconomienecroît plus depuis 2021. Cette longue léthargie laisse des traces profondes, parfaitement vi- siblesdanslesrésultatsduBaromètredel’Éco- nomie de laChambre deCommerce. La confiance des chefs d’entreprise dans l’avenir à moyen terme de l’économie luxembourgeoiseplafonnedésormais à 67 %, alors qu’elle frôlait les 90 % avant 2020. L’activité des entreprises a été nettement moins soutenue qu’attenducesderniersmois.Pour30 %d’entreelles,elleamêmereculéau coursdusecondsemestre2025.Lasi- tuation est particulièrement difficile pour certains secteurs sous tension, commel’industrie,laconstruction(etlessec- teurs en amont et en aval) ou l’HORECA. Certes, le STATEC anticipe un léger rebond en 2026, avec une croissance attendue à 1,7 %. Mais cette re- prise reste fragile. Les nouvelles incertitudes géopoli- tiques, la faiblesse de la demande européenne et, surtout,laprudencepersistantedesentreprisesenma- tière d’investissement menacent clairement cette tra- jectoire. Selon le STATEC, l’investissement productif (formation brute de capital fixe) a reculé en 2023 (-5,1 %) et 2024 (-2,7 %), et est resté erratique en 2025, en particulierdanslaconstructionnonrésidentielleetcer- tains secteurs industriels. Or, sans investissement, il n’y a ni montée en gamme, ni gains de productivité, ni créationdurable d’emplois. Cette faiblesse est d’autant plus problématique que laproductivitédu travail a reculéde2,9%entre2003 et 2023 au Luxembourg, alors qu’elle a progressé de 21,1 % sur la même période en Union européenne. Leshaussesdecoûts,enparticuliersalariaux,nesont plus compenséespardesgainsd’efficacité. Il s’agit là d’un problème structurel, largement endogène, qui fragilise durablement notre compétitivité. Et pour- tant, le débat public luxembourgeois laisse parfois apparaîtreundécalage entre cette réalité et certaines revendications exprimées. Alors quedenombreuses entreprises évoluent dans un environnement fragile et volatil, toute mesure susceptible d’alourdir les coûts du travail oude pro- duction doit être analysée à l’aune de ses effets concretssurlacompétitivitéetl’investissement.Dans une économie ouverte et fortement concurrentielle comme celleduLuxembourg, ces arbitrages ont des conséquences rapides et parfois difficiles à inverser. 2026 : une fenêtre d’actiondécisive Dans ce contexte, l’annonce par le Premier ministre, Luc Frieden, de faire de 2026 l’année de la compétiti- vité constitueunsignal important et attendu. Elle tra- duituneprisedeconscienceclairedesenjeuxauxquels notreéconomieestconfrontéeetdelanécessitéd’yré- pondre sans tarder. La fenêtre d’action se referme : ce qui ne sera pas engagé cette année par des projets de loiaurapeudechancesd’aboutiravantlesprochaines échéancespolitiques.Cetteannoncesuscitedel’espoir. Elle fixe un cap et crée une attente légitime, tant du côtédesentreprisesquedel’ensembledesacteurséco- nomiques. Mais pour que cet engagement produise pleinement ses effets, il devra désormais se traduire endécisionsconcrètes,enréformeseffectivesetenme- sures lisibles. La compétitivité ne se décrète pas : elle se construit, dans la durée, par des choix cohérents, parfois exigeants,mais indispensablespour restaurer la confiance et relancer l’investissement. Nous avons eu l’occasion d’adresser au Gouverne- ment des pistes d’actions concrètes qui lui permet- traient de transformer les intentions en actes. Plusieurs de ces propositions concernent la maîtrise des coûts, et en premier lieu les coûts fiscaux. Alors que la compétition fiscale s’est intensifiée ces der- nièresannéesenEurope,ilnoussembleimportantde tracer un nouveau cap : faire passer le taux global d’imposition des sociétés sous la barre symbolique des 20 % dès 2030. Pour tenir cet objectif, il faudrait dès2027baisserl’impôtsurlerevenudescollectivités de 1,5 point (une baisse d’un point a déjà été annon- cée) et faire le même effort en 2028. Une telle feuille de route fiscale enverrait un message extrêmement positif aux entrepreneurs. Deuxièmeprioritéenmatièredecoûts:lamaîtrisedu coût du travail. Les perspectives de revalorisation du salairesocialminimumpourmettrelepaysenconfor- mitéavecladirectiverelativeàdessalairesminimaux adéquats dans l’Union européenne [1] représentent en effetunemenaceréellepournotrecompétitivité.Ilres- sortdecettedirectiveetdel’arrêtdu25novembre2025 de la CJUE [2] que le Luxembourg est souverain pour juger du caractère adéquat de son salaire minimum et qu’il disposepar ailleurs, dans le cadrede laprocé- dure actuelle, de valeurs de référence indicatives lui servantàguiderl’évaluationdesoncaractèreadéquat au sens de ladirective. L’objectif dedirective est donc d’inviter les Étatsmembres àfixer des critères envue d’assurer une convergence entre niveaux de salaires minimums au sein de l’Union. Pourtant, une hausse du salaire social minimumau Luxembourg – déjà le plus élevé d’Europe – conduirait au contraire à créer davantage de divergences. Le STATEC anticipe déjà une hausse du coût salarial moyen de 3,6 % en 2025 et encore de 3,1 % en 2026, sous l’effet combiné de l’indexation et de l’évolution des cotisations sociales. Pour ne pas entraver davan- tage la compétitivité-coût et la rentabilité des entre- prises luxembourgeoises, il faut renoncer à tout relèvementdusalairesocialminimumau-delàdel’en- vergure de la revalorisation biannuelle actuelle et de prendre l’engagement que toute future réforme soit évaluée au regarddes indicateurs économiques. Le relèvement des cotisations sociales relatives à l’as- surance pension a déjà sensiblement alourdi le coût delamaind’œuvreencedébutjanvier.Cettemesure asurtoutenvoyéunsignaltrèsnégatifauxentreprises etinvestisseurs:lemontantdescotisationsestapparu commelaprincipalevariabled’ajustementpourassu- rer la pérennité du système de pensions. Dès lors, le Gouvernementdoitrassurercesacteurséconomiques en s’engageant à exclure de futurs ajustements de mêmenature.Celaprésupposeuneactionambitieuse au niveau de l’assurance maladie, dont les méca- nismes légaux en vigueur risquent de conduire à un relèvement “automatique” du taux de cotisations en cas de déséquilibre manifeste entre recettes et dé- penses du système. Un ajustement qui pourrait être déclenché prévisiblement déjà en2027 si aucuneme- sure d’économie n’était prise. Ce n’est pas lemoment de travaillermoins Une autre évidence s’impose dans le contexte que nous connaissons : ce n’est absolument pas le mo- ment de réduire le temps de travail, ni dans la jour- née, ni dans la semaine, ni dans l’année, ni dans la vie.Àproductivitéconstante,réduireletempsdetra- vail signifie produire moins au même coût ou pro- duire autant à un coût plus élevé. Lemécanisme est simple et bien documenté. Pourlesentreprises,l’ajustementestimmédiat:pres- sion sur lesmarges, investissements reportés, recru- tements différés. La question n’est ni idéologique ni sociale, elle est fondamentalement économique et budgétaire. Dans un contexte de vieillissement dé- mographique et de pression croissante sur le finan- cementdespensions,delasantéetdeladépendance, notre économie doit apprendre à vivre selon ses moyens, sans faire peser des charges insoutenables sur les générations futures. D’autresrevendicationsconcrètesrestentd’actualitéet doiventêtresuiviesdemesuresconcrètesvisantàren- forcerlacompétitivitédesentreprisesdupays,notam- mentenmatièredetélétravailtransfrontalier(miseen œuvre d’une sphère de sécurité de 25 %), de soutien à l’entrepreneuriat, de développement des compé- tences, oude lutte contre l’absentéisme abusif. Il n’y a pas d’alternative Il n’y a pas d’alternative à la croissance et à la compé- titivité.Unesociéténeprospèredurablementquesisa baseproductive sedéveloppe. Leprogrès social est la conséquence de la créationde valeur, pas sonpréala- ble.LeLuxembourgdisposeencored’unepositionde départrelativementfavorable.Maiscetavantagen’est pas acquis. Sans une véritable capacité de réforme, il s’éroderarapidement.Àl’inverse,sileGouvernement choisit de faire de la compétitivité sa boussole, 2026 peut devenir un véritable point de bascule et ouvrir une nouvelle phase de renouveau économique. La questionn’est plusde savoir s’il faut réformer,mais si nous avons collectivement la volonté de le faire. Sans réformes, le modèle luxembourgeois, qui a d’ores et déjà atteint ses limites, risque de connaître une fin douloureuse.Avec des choix courageux, cohérents et assumés,ilpeutaucontrairerestersoutenable,attractif et porteur de prospérité pour les générations à venir. JeanMonnet observait que « les hommes n’acceptent le changementquedanslanécessité,etilsnevoientlanécessité quedanslacrise». L’enjeupourleLuxembourgestpré- cisément d’échapper à cette logique, en faisant au- jourd’hui le choix de la réforme avant qu’elle ne s’impose sous la contrainte. [1] https://urls.fr/1iNuPE [2] Cet arrêt a partiellement invalidé la directive relative à des salaires minimaux adéquats. * https://www.carlothelenblog.lu/ 2026, une année de vérité pour l’économie luxembourgeoise

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