Agefi Luxembourg - octobre 2026
Octobre 2026 47 AGEFI Luxembourg IA & Tech Par Sitraka FORLER, architecte systèmes et senior data scientist au Luxembourg. Il enseigne à l’IAE Metz et à CentraleMéditerranée. L esmachines produisent désormais des résultats plus vite que nous ne sa vons les lire. Pour l’Europe, l’enjeu se déplace : il tientmoins à la fabri cationde l’intelligence qu’à la di gestionde ce qu’elle livre. Le 6 octobre, OpenAI a annoncé la ré solution de plus de 370 problèmesma thématiques ouverts, répartis dans environ700articlesécritsparunmodèle internenonpublié.Quelquesjoursplus tard, lemédaillé FieldsHugoDuminil Copinenavait examiné trente.ÀlaRTS, il parlait d’un « choc monumental » et d’un « jour d’après ». Une partie des preuves est formalisée dans Lean, un logiciel qui vérifie chaque étape logique. Celleslà sont donc probablement correctes. Reste à savoir ce qu’elles apportent, et qui pourra les repren dre, les enseigner, les prolonger. Il y a là une corne d’abondance, et déjà un tonneau. L’abondance est réelle Côtéproduction,lerythmes’accélère.Débutseptem bre, Anthropic a revendiqué une preuve sur la per colation critique, question ouverte depuis des décennies.Le8,OpenAIaannoncéunrésultatsurles équations de NavierStokes, obtenu par environ 10 000 agents en 88 heures. Ce sont des revendications d’entreprise,encoreencoursd’examen.Unchercheur adéjàpubliéuneversionlisibledelapremière,cequi dit assez bien où se trouve le travail humain. Dans les entreprises, l’expérience la mieux docu mentée reste celle du BCG (Boston Consulting Group) avec 758 consultants, un travail environ 25 % plus rapide quand la tâche reste à la portée du modèle. C’est un vrai gain, sur un exercice précis. En Europe, 20 % des entreprises de dix personnes et plus utilisaient l’IAen 2025, contre 13,5 % un an plus tôt, selon Eurostat. Et il yaMistral ! Peudemonde l’attendait en core dans la course : dernier modèle majeur en décembre 2025, mise à jour en avril, et selonLeMondeune24 e placeauclassement agrégé d’ArtificialAnalysis. Le 6 octobre, la société française a dévoilé Large4,millemilliardsdeparamètres, entraîné sur environ4 000puces, deuxàtroisfoismoinsquesesri vaux chinois selon elle. Arthur MenschdéclareàReutersquele modèle dépasse certains mo dèles chinois sur des points précis, la cybersécurité en tête, et que dire l’Europe incapable de rivaliser est faux. Le cofondateur Guillaume Lample est plus réservé : niveau des meilleursmodèles chinois d’il y a un oudeuxmois, plus loin des Américains. Sur un test de program mation long, Mistral annonce 63 %, contre 74 % pour lesmeilleurs. Les poids sortiront le 27 octobre. D’ici là, les comparaisons viennent de la société seule. L’intérêt est ailleurs : despoids ouverts qu’une entreprise installe sur ses propres serveurs, ce qui compte pour un acteur régulé. Le coût qui ne figure dans aucune démonstration Voici un cas que tout exploitant reconnaîtra. Un inci dent survient en production. Un modèle rédige en trente secondes une procédure de résolution, propre, structurée,plausible.Elleciteunserveur.Ceserveura étédécommissionné il y adeuxmois,mais la basede configuration(laCMDB)nel’ajamaissu.Ellelistedes dépendances,dontl’uneachangédeversion.Ellepro poseunecommandequi,exécutéeenproduction,re démarrerait un service partagé avec un autremétier. Lemodèle n’a rien inventé au sens strict. Il a raisonné surunereprésentationdusystèmequiétaitfausse.La syntaxe est irréprochable, la logique interne tient, et pourtant la procédure est dangereuse. C’est précisé ment la distinction que les mathématiciens font avec Lean : un système peut garantir qu’un raisonnement est valide sans garantir qu’il parle de la bonne chose. FaceàuneCMDBobsolète,lemodèleestunexcellent logicien appliqué à unplanpérimé. Le temps gagné à rédiger revient alors sous trois formes:larelectureparquelqu’unquiconnaîtl’archi tecture réelle, la correction, et dans lepiredes cas l’in cident supplémentaire. Le coût complet de la procédureentrentesecondesincluttoutcela.Peud’or ganisationslemesurent,parcequelestroislignestom bent dans trois budgets différents. L’expérience duBCGmontre lemêmemécanisme à l’échelled’unmétier.Surunetâchesituéehorsdupé rimètre du modèle, les consultants assistés ont ré pondu juste dans 60 à 70 % des cas, contre 84,5 % sans IA. Une réponse fluide désarme la relecture. L’ESMA (European Securities and Markets Autho rity), qui a interrogé 728 entités financières en 2025, observe que 77 % des cas d’usage déclarés laissent uneautonomie faibleounulleà lamachine. Lespro fessionnelsde lafinance savent déjàqu’il faut unhu main en bout de chaîne. La difficulté tient à la quantité de sorties à relire. Vendre un résultat, pas des heures Pouruneentreprisedeservicesdunumérique,lapro cédure en trente secondes touche directement lemo dèle économique. En régie, elle réduit les heures facturables.Auforfait,elleaméliorelamarge,àcondi tion que les reprises ne lamangent pas. Tout dépend donc de ce que le contrat engage. La piste la plus solide consiste à vendre un résultat plutôtqu’uneffort:servicedisponible,incidentrésolu dans un délai, migration achevée. Cela suppose de traiter la qualité des données du client comme une conditionducontrat.SilaCMDBestpérimée,ledélai de résolution l’est aussi, et la clause doit le dire. Beau coupd’ESNaurontintérêtàproposerl’assainissement de cet existant avant tout projet d’agents. Reste un problème de fond. DuminilCopin (Fields 2022) dit avoir eu l’impression de courir un mara thonavec quelqu’un sur ledos, descenduà centmè tres de l’arrivée pour franchir la ligne avant lui. Une lettre ouverte de plusieurs autre médaillés Fields, dont Terence Tao, dénonce un « grave désaligne ment » entre les entreprisesd’IAet ladiscipline.Der rière l’amertume, une question très pratique : qui relira les machines dans dix ans? Ce sont les profils juniors qui, en rédigeant des pro cédures à la main, apprenaient l’architecture. Si ces tâches disparaissent, la capacité de contrôle s’érode au moment où elle devient indispensable. Les diri geants devront organiser cet apprentissage plutôt que le laisser se perdre. Ce que doiventmesurer les décideurs Undirigeantd’entreprisegagneraàchoisirunproces sus, à enmesurer le coût réel, les délais et les erreurs, puis à comparer avec et sans IA, contrôle humain compris. Un projet qui perd cette comparaison doit pouvoir s’arrêter. Ungérant de fonds regarderadeux choses. Dans son métier,iltesteral’IAsurlacomparaisondedocuments ou la préparation de recherches, en gardant la trace des sources et enrefaisant les calculs.Dans sonporte feuille, il observera la dépendance aux fournisseurs comme un risque opérationnel : selon l’ESMA, 62 % desrépondantss’appuientexclusivementsurlecloud commercial, et environ 8%des prestataires cités sont domiciliésdansl’Union.Lesmodèlesouvertscomme celui de Mistral pourraient élargir ce choix, une fois leurs performances confirmées par des tiers. Le Luxembourg dispose d’un outil concret. La LuxembourgAIFactory,opérationnelle,adéjàaccom pagné plus de 150 entreprises, surtout des PME, et le contrat du supercalculateur MeluXinaAI a été signé en juillet, avec une installationprévue cet automne. Il reste à y apporter des cas d’usage, des données pro pres et des équipes capables de contrôler. La souveraineté se mesurera ainsi : choisir, vérifier, pouvoir changer de fournisseur. La corne d’abon dance et le tonneaudesDanaïdes coexisteront. Le se cond se remplira de ce que le premier déverse, si personne ne prend la peine de comprendre. L’IAsera-t-elle une corne d’abondance ou le tonneau des Danaïdes ? L a généralisation des stable coins, des dépôts tokenisés et des monnaies numé riques de banque centrale pour rait bouleverser le marché mon dial des paiements et mettre sous pression jusqu’à 230 milliards de dollars de revenus actuellement générés par les banques, selon le World Payments Report 2027 du Capgemini Research Institute. Ces nouveaux moyens de paiement pourraient représenter environ 4 % du volume mondial des paiements d’ici 2030. Leur développement risque notamment de réduire certaines sources de revenus à forte marge pour les banques, parmi lesquelles les marges de change, les services de cor respondance bancaire, les revenus liés aux liquidités et les frais de traitement des transactions. Le rapport souligne que les banques ont renforcé leurs investissements dans l’innovation en matière de paiements pour les grandes entreprises. Quelque 60 % d’entre elles considèrent désor mais ce domaine comme une priorité stratégique. Pourtant, seule une grande entreprise sur trois se déclare satisfaite de son principal partenaire bancaire. Les paiements transfrontaliers restent particulièrement problématiques. Près des trois quarts des grandes entre prises, soit 74 %, les jugent lents, coû teux et imprévisibles. Le parcours de paiement B2B, de l’émission au rappro chement, prend en moyenne 3,5 jours. Plus de la moitié des entreprises inter rogées, soit 57 %, indiquent en outre ne pas disposer d’une visibilité en temps réel sur le suivi des paiements, leur trésorerie ou la tarification. Les entreprises supportent ainsi des coûts représentant environ 2 % de la valeur d’une transaction pour un paiement transfrontalier B2B clas sique. Le rapport, qui constitue la 22 e édition de l’étude, s’appuie notam ment sur une enquête menée auprès de plus de 1 100 grandes entreprises réalisant chacune plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires. Les stablecoins, les dépôts tokenisés et les monnaies numériques de banque centrale pourraient apporter une réponse à plusieurs de ces diffi cultés. Leur fonctionnement permet notamment des transactions 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, l’automatisation de certaines règles et un règlement en temps réel. Selon Capgemini, une adoption géné ralisée de ces nouveaux moyens de paiement pourrait également libérer jusqu’à 4 000 milliards de dollars actuellement immobilisés sur des comptes de règlement et de liquidité. Ces capitaux pourraient ainsi être réorientés vers les prêts, les investis sements ou d’autres utilisations pro ductives. Les grandes entreprises montrent déjà un intérêt important pour ces solutions. À qualité et coût équiva lents, 71 % d’entre elles privilégie raient une banque plutôt qu’une fin tech pour leurs paiements tokenisés. Cette position pourrait toutefois évo luer si les établissements bancaires ne suivent pas le rythme. Près de 60 % des entreprises interrogées se disent ainsi prêtes à recourir à des presta taires non bancaires pour leurs ser vices liés aux stablecoins. Les banques sont ellesmêmes à des niveaux dematurité très différents. Les dépôts tokenisés constituent leur prin cipale priorité à court terme, notam ment parce qu’ils peuvent rester inscrits à leur bilan et s’intégrer au cadre régle mentaire existant. Pourtant, seules 21 % des banques, qualifiées de leaders par l’étude, déploient activement à grande échelle au moins un moyen de paiement intelligent et accéléré. Ces établissements se concentrent sur des cas d’usage destinés aux grandes entreprises afin de réduire les frictions opérationnelles et de créer de nouvelles sources de revenus. Ils sont trois fois plus susceptibles que les banques tra ditionnelles d’identifier de nouveaux revenus et prévoient de compenser la baisse du chiffre d’affaires lié aux trans actions en 15mois, contre 25mois pour les autres établissements. Les banques les plus avancées accor dent également une attention particu lière à la conformité. Les règlements effectués au moyen de ces nouveaux instruments étant irréversibles, elles intègrent les contrôles directement dans les processus d’exécution. Elles sont notamment 50 % plus avancées que les banques traditionnelles dans la surveillance des transactions entre dif férents réseaux. L’intelligence artificielle prend également une place croissante dans ces dispositifs. Les banques leaders sont 20%plus sus ceptibles d’investir dans des systèmes de surveillance fondés sur l’IA afin de détecter les comportements inhabituels et d’intégrer des contrôles en temps réel en matière de lutte contre le blanchi ment et de connaissance du client. Des lacunes persistent toutefois. Seules 56 % des banques les plus avancées estiment disposer des talents et compétences nécessaires pour développer et gérer des actifs numé riques, ainsi que de la maturité tech nique nécessaire à la tokenisation, aux contrats intelligents et à l’interopéra bilité entre les différents réseaux financiers. Pour Capgemini, la trans formation des paiements entre désor mais dans une phase où les banques doivent choisir leur positionnement. Avec 230 milliards de dollars de reve nus potentiellement concernés, les éta blissements qui agiront rapidement pourraient capter de nouveaux flux de paiements, préserver les dépôts de leurs clients entreprises et participer à la définition des normes du nouvel écosystème. Source : Capgemini Research Institute Les stablecoins menacent les revenus des banques ©Shuttestock Abonnement aumensuel (journal + éditiondigitale) 1an(11numéros)=55€abonnementpourLuxembourgetBelgique-65€pourautrespays L’édition digitale du mensuel en ligne sur notre site Internet www.agefi.lu est accessible automatiquement aux souscripteurs de l’éditionpapier. NOM:....................................................................................................................................................................... ADRESSE:.............................................................................................................................................................. LOCALITÉ:............................................................................................................................................................ 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