Agefi Luxembourg - octobre 2026
Octobre 2026 17 AGEFI Luxembourg Économie & Banques Suite page de gauche Un positionnement dur sur la question de l’immigration Andy Burnham est aussi attendu sur une autre grande préoccupation des Britanniques, l’immi gration. Les émeutes antimigrants qui enflam ment régulièrement le pays, tout comme les sondages, montrent l’acuité du problème. Selon une étude Ipsos, plus des deux tiers des Britan niques estiment que l’immigration est trop élevée. Une autre enquête de YouGov montre que 70 % d’entre eux considèrent que l’immigration a été trop importante au cours des dix dernières années. Et alors que le soldemigratoire net a chuté de près demoitié en 2025—sous l’effet desmesures prises par les précédents gouvernements conservateurs —, un sondage du centre de réflexion British Fu ture montre que la moitié des Britanniques pen sent que l’immigration a continué à augmenter et s’attendent à une nouvelle hausse. Le Brexit, de ce point de vuelà, n’a rien résolu. Il a même — au moins dans un premier temps — aggravé les choses. En atteste ce qu’on a appelé la « Boriswave », soit le bondmigratoire qui a suivi la sortie de l’UE conduite par Boris Johnson. Entre 2021 et 2024, quelque 4,2 millions de personnes sont entrées dans le pays et un bon quart d’entre elles sont restées. Et cela, alorsmême que l’une des grandes promesses des Brexiters était de repren dre le contrôle des frontières. Qui plus est, les im migrés européens ont été remplacés par des migrants issus de pays du MoyenOrient, d’Asie ou d’Afrique, souvent musulmans, déplorent les adversaires à droite des Tories. Cette vague a pro fondément irrité « l’Angleterre périphérique », celle du nord et des Midlands, poussant nombre d’électeurs dans les bras de Nigel Farage. Le « Roi duNord » est bien placé pour savoir com bien le sujet préoccupe les électeurs. Sur ses terres « brexiteuses », le rejet de l’immigration de masse est un ressort puissant du vote. Celui qui était maire duGrandManchester a régulièrement sou ligné l’impact de cette immigration sur les villes postindustrielles du nord et des Midlands. Lors de l’élection partielle de Makerfield, qui lui a per mis de retrouver un siège à Westminster, Burn ham a durci son discours sur le sujet. Il a affirmé qu’il fallait recourir davantage à la rétention ad ministrative pour renvoyer plus rapidement les migrants non fondés à rester. Sans fixer d’objectifs précis, il a martelé que l’immigration nette « doit encore diminuer ». Le nouveau premier ministre tente de cheminer sur une ligne de crête que Starmer n’a pas réussi à emprunter. Il cherche un compromis pour satis faire à la fois les partisans d’un renforcement des frontières, notamment dans le centre et le nord de l’Angleterre, et l’électorat libéral urbain du Parti travailliste. En juillet, une semaine avant son entrée à Downing Street, Burnham a ainsi apporté son soutien auxmodifications controversées apportées par la ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, à la politique d’immigration. Celle qui est considé rée comme une « dure » du Labour sur le sujet a présenté des réformes profondes, durcissant les rè gles d’asile et les modalités d’obtention du statut de résident permanent pour les personnes arrivant au RoyaumeUni avec un visa de travail. Parmi ces mesures, figure le caractère désormais « temporaire » du statut de réfugié, celuici pou vant être révoqué dès lors que les intéressés ne sont plus exposés à des risques dans leur pays d’origine. Demême les demandeurs d’asile seront tenus de contribuer au financement de leur héber gement et de leur prise en charge, dès qu’ils en au ront les moyens, afin de réduire le recours aux hôtels. Enfin, le texte restreindra la manière dont les juges peuvent interpréter l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), afin d’empêcher lesmigrants en situation irrégulière de l’invoquer pour éviter leur expul sion au motif que celleci porterait atteinte à leur droit à la vie familiale. Andy Burnham a voté en faveur de ce texte au Parlement. Mais, dans le même temps, il a promis un système d’asile « à la fois humain et crédible ». Il est sous pression de dizaines de députés travail listes qui l’ont exhorté à assouplir certaines me sures du projet Mahmood, comme le doublement du délai d’obtention du permis de séjour perma nent —un statut qui confère le droit de vivre, tra vailler et étudier en GrandeBretagne de façon permanente —, le faisant passer de cinq à dix, voire quinze ans. UE, Ukraine, ProcheOrient, Trump… le « petit gars du nord de l’Angleterre » face au monde Très focalisé sur les sujets « domestiques », Andy Burnham suscite un certain scepticisme dans le domaine de la politique étrangère. Les affaires du monde ne semblent pas être celles du « gars du Nord de l’Angleterre » : Manchester avant Pékin ou Téhéran, une version anglaise de « la Corrèze avant le Zambèze ». En prodiguant des conseils d’ancien, l’expremier ministre conservateur Rishi Sunak a mis en garde le nouveau locataire de Downing Street sur les exigences des affaires in ternationales et de la sécurité nationale. Keir Star mer l’a également averti qu’il lui serait difficile de consacrer moins de temps aux affaires interna tionales que lui. Sur nombre de dossiers, comme l’Ukraine ou les liens avec l’UE, une grande continuité avec la di plomatie menée par Keir Starmer devrait préva loir. En ce qui concerne l’Ukraine, sujet très consensuel au sein de la classe politique britan nique, Andy Burnham a assuré qu’il apporterait « à 100 % » le même soutien que son prédéces seur à Kiev. Pour faire mentir ceux qui le trouvent trop centré sur son île, il s’est rendu en Ukraine fin août et y a signé des accords significatifs. Le premier concerne l’utilisation de l’intelligence ar tificielle dans les forces armées. Ce partenariat as sociera l’expérience opérationnelle unique de l’Ukraine à l’écosystème britannique en matière d’IA. Le second donne à Kiev l’accès à des infor mations classifiées sur les composants dumissile de croisière francobritannique SCALP, afin que les Ukrainiens puissent les produire localement. Fournis à l’Ukraine depuis 2023, ces missiles sont utilisés pour frapper des cibles en Russie. Côté Europe, Andy Burnham veut aller plus loin et plus vite. Avant d’entrer à Downing Street, il avait assuré vouloir « consolider les avancées réa lisées dans les négociations entre le Royaume Uni et l’Union européenne ». Depuis, il prône une dynamique de rapprochement plus ambi tieuse. Mais, face à la montée en puissance de Nigel Farage, celui qui avait voté contre le Brexit se montre prudent. Avant l’été, il a affirmé qu’il respectait la décision prise lors du référendumde 2016 et qu’il ne proposerait pas que le pays re joigne de nouveau l’UE. Même s’il espère voir ce retour « de son vivant »… Le nouveau premierministre entend donc respec ter les « lignes rouges » héritées du programme travailliste : pas de retour dans le marché unique ni dans l’union douanière, et pas de rétablisse ment de la libre circulation. Il veut plutôt mener un reset (une réinitialisation) pragmatique avec les Européens, dans des domaines où les deux parties ont intérêt à coopérer. Concrètement, il s’agit de conclure toute une batterie d’accords sectoriels, sur l’agriculture, les normes, l’énergie, la défense, les services, la mobilité des jeunes. Et de réintégrer progressivement certainsmécanismes européens. Londres et Bruxelles ont tenu un premier sommet bilatéral au printemps 2025, au cours duquel les deux parties ont conclu un « nouveau partenariat stratégique ». Celuici prévoit notamment une col laboration plus étroite enmatière de défense et de sécurité, ainsi qu’un alignement dynamique et ra pide du RoyaumeUni sur les règles sanitaires et phytosanitaires européennes, afin d’alléger les contraintes sur le commerce de denrées alimen taires. Depuis, un accord a également été trouvé pour une réintégration dès 2027 du programme européen d’échanges universitaires Erasmus .Ainsi que pour une association au programme euro péen de rechercheHorizon et au programme spa tial Copernicus . Des négociations sur une participation britan nique au marché européen de l’électricité et une association au marché carbone ont également été lancées. Le RoyaumeUni est également intéressé par une participation au programme SAFE ( Secu rity Action for Europe ), unmécanisme de l’UE doté de 150 milliards d’euros de prêts pour soutenir l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Mais les premières discussions ont tourné court en raison d’un désaccord sur le montant de la contribution financière de Londres. Un nouveau sommet bilatéral UKUE est prévu avant la fin de cette année. Ce rapprochement n’est pas du goût de tous les « Brexiters », certains d’entre eux accu sant le gouvernement travailliste de vouloir ren trer dans l’UE par la fenêtre. C’est au ProcheOrient qu’Andy Burnham se dé marque. Il a opté pour une ligne plus dure à l’égard d’Israël, comme l’y pousse l’aile gauche du parti. Dans un entretien au Guardian à l’été, il avait jugé que le Labour n’avait « pas été à la hauteur » lorsque la guerre à Gaza a éclaté, en ne réclamant pas immédiatement un cessezlefeu. En arrivant à la tête du parti, Keir Starmer avait entrepris de le nettoyer des mauvais relents d’antisémitisme que Jeremy Corbyn avait laissé se développer. Après le 7Octobre, il avait condamné sans réserve le Hamas et affirmé le droit d’Israël à se défendre. Au fil des mois, il avait toutefois pris ses distances et densifié ses critiques envers la réponse israé lienne. Mais cela n’a pas suffi à contenter l’aile gauche du Labour. C’est sur ce sujet qu’Andy Burnham a posé son premier acte de politique étrangère. Son ministre desAffaires étrangères, EdMiliband, a annoncé le 8 septembre un train de sanctions contre les colo nies israéliennes en Cisjordanie. Ces mesures — d’une portée essentiellement symbolique — en treront en vigueur dans un délai de six à neuf mois, soit entre mars et juin 2027. Il s’agit notam ment d’une interdiction des importations de pro duits issus des colonies dans les territoires occupés ou demesures visant des entreprises britanniques qui auraient des relations commerciales avec ces colonies. Certes, Burnhamassure faire une distinc tion entre Israël et les colons, mais cette initiative n’enmarque pasmoins une dégradation spectacu laire des relations entre les deux pays. EdMiliband a accusé le gouvernement israélien de « fermer les yeux sur un nettoyage ethnique » perpétré par des colons en Cisjordanie. En représailles, les autorités israéliennes ont annoncé la fermeture du consulat britannique à JérusalemEst. À court terme, l’un des grands défis du nouveau premier ministre va être de composer avec l’im prévisible Donald Trump. Le président américain avait copieusement maltraité Keir Starmer, furieux notamment que celuici ne l’ait pas davantage sou tenu dans son offensive contre l’Iran. Il lui repro chait aussi, pêlemêle, sa complaisance pour l’immigration, ses atteintes à la « liberté d’expres sion » des militants nationalistes et ses réticences à relancer les forages en mer du Nord. Dans le monde trumpien, la « relation spéciale » n’apparaît plus si spéciale. Déjà, Trump a envoyé quelques torpilles en direc tion du gouvernement Burnham, chatouillant la souveraineté britannique. Il a laissé entendre qu’il n’excluait pas de « revoir » la position américaine de neutralité concernant les Malouines (ou Fal klands). Il s’estime « capable de régler » un éven tuel conflit autour de ce territoire, pour lequel le RoyaumeUni et l’Argentine se sont fait la guerre en 1982, un conflit qui s’est soldé par 649morts ar gentins et 255morts britanniques. Depuis, Buenos Aires continue à revendiquer fermement ces îles de l’Atlantique Sud, situées à 600 kilomètres des côtes de la Patagonie. Jusqu’ici, les ÉtatsUnis, comme la plupart des pays occidentaux, recon naissent que le RoyaumeUni administre de facto ces îles, sans se prononcer sur la souveraineté stricto sensu . Certains observateurs estiment que l’administration Trump veut ainsi faire pression sur Londres, afin que les Britanniques augmentent plus significativement leurs dépenses de défense. Décidément très allant sur les sujets de frontières, Donald Trump a aussi lâché qu’il se réjouirait d’une « Irlande unifiée ». « Ce serait fantastique, cela finira par arriver », atil lancé à l’occasion d’une visite en Irlande, rompant avec la position de neutralité affichée jusqu’ici par les ÉtatsUnis sur le dossier sensible de l’Irlande duNord. Andy Burnham a rappelé cette position à la Chambre des communes : selon les accords du Vendredi saint de 1998, un référendum peut être organisé si une majorité d’habitants de la province britan nique est susceptible d’approuver une unification. Et Londres, s’appuyant notamment sur des son dages, considère ce que n’est pas le cas au jourd’hui. Lors de sa première visite en Irlande du Nord depuis son entrée en fonction, fin août, Burnham a exclu la tenue d’un référendum à court ou moyen terme. L’administration Trump a également fait savoir que Burnhampourrait payer le prix d’un trop fort rapprochement avec l’Union européenne. Le re présentant de la MaisonBlanche pour le Com merce (USTR), JamiesonGreer, a ainsi déploré que le RoyaumeUni ait choisi « Bruxelles plutôt que l’Amérique », regrettant qu’il n’utilise pas la liberté offerte par le Brexit pour approfondir les relations avec les ÉtatsUnis. Et, évidemment, pour accepter des biens et des produits agricoles conformes aux normes américaines… En guise de conclusion… Pour l’heure, Andy Burnham a habilement ou vert le premier chapitre de son récit politique. Même s’il y a dans ce récit une grande part de communication, il faut reconnaître qu’il s’est atta qué immédiatement aux préoccupations des électeurs auxquelles n’a pas su répondre son pré décesseur. Les sondages montrent que le premier ministre a d’ores et déjà assaini l’image de son parti. Conséquence : la proportion d’électeurs cherchant explicitement à voter contre le Labour a ainsi nettement reculé. Au printemps 2026, 35 % des électeurs voulaient « stopper le La bour », un taux qui est désormais tombé à 20 %. Avec des élections générales prévues en 2029, le nouveau leader travailliste a peu de temps pour reconquérir l’électorat populaire qui a fait défec tion pour Nigel Farage. Depuis des mois, le parti de ce dernier, ReformUK, caracolait en tête dans les sondages. En cette fin d’été 2026, il était tou tefois en léger recul, certaines études comme celle de YouGov le mettant au coudeàcoude avec le Labour (les deux à 23 %), d’autres plaçant désormais les Travaillistes devant (27 ou 28 % contre 25 %). Les polémiques sur les finance ments troubles de Reform UK, qui empoison nent le parti depuis plusieurs mois, expliquent en partie qu’il marque le pas ou recule. Sans que l’on sache s’il a atteint un plafond de verre ou s’il ne s’agit que d’un palier. Les Conservateurs, eux, ont effectué une légère mais réelle remontée dans les sondages, se situant désormais autour des 20 %. Début septembre, pour la première fois depuis bien longtemps, une étude de l’institut More in Common les a même placés devant ReformUK. De quoi leur donner ré confort et espoir, et leur faire claironner un « retour en force » sous la houlette de Kemi Badenoch. La patronne des Tories a vu sa popularité personnelle sans cesse progresser ces derniers mois. Pour l’heure, elle se montre ferme dans son refus d’un pacte électoral avec Reform UK en 2029. Au sein des Tories, le sujet fait débat, certains députés sou haitant que les deux partis évitent de se présenter l’un contre l’autre dans certaines circonscriptions, afin de limiter la division du vote à droite. De son côté, Nigel Farage n’a pas fermé la porte à de tels arrangements. Reste qu’il se voit plutôt ennouveau championde la droite et a préféré « siphonner » un certain nombre de barons du parti conservateur. Kemi Badenoch, elle, entend jouer le « sérieux » de son parti contre l’« amateurisme » de ReformUK. Pour Andy Burnham, la lune de miel va inévita blement prendre fin. Et la gestion d’un pays de 70 millions de citoyens, doté d’une économie de 1 000 milliards de livres, est une autre affaire que celle d’un ensemble urbain de 2,8 millions d’habitants. Et avec sept premiers ministres en dix ans, les Bri tanniques n’ont plus guère de patience. Ils veulent des actes derrière les mots. Le nouveau locataire du 10, Downing Street a en tête l’aube euphori sante de son prédécesseur… qui avait vite viré à un crépuscule de popularité. depuis 45 ans les grands de ce monde s’expriment dans politique internationale retrouvez-les sur www.politiqueinternationale.com Fondateur et Directeur Patrick Wajsman
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