Mensuel : Edition de décembre 2010
Rubrique : Finance/Economie
Titre : La damnation du capitalisme
Article : Par le Prof. Dr. Bruno Colmant
Membre de l’Académie Royale de Belgique

Depuis l’explosion de la crise, de nombreux théoriciens s’interrogent sur son message subliminal. Tant d’angoisses sont révélées: cette crise est-elle le signe annonciateur d’une fin de cycle conjoncturel ou, au contraire, de la saturation d’un mode de pensée? S’agit-il de l’aboutissement de la lutte des classes ou d’une friction superficielle? De nouvelles utopies peuvent-elles être envisagées ou devons-nous nous résigner à l’immersion dans une économie marchande plus exigeante? Est-ce l’aube ou le crépuscule d’une phase de nos civilisations? Et puis, L’Etat, en tant qu’expression de la collectivité, est-il encore capable de jouer un rôle régulateur alors que les citoyens sont individuellement confrontés à l’économie de marché.

Financiarisation

De nombreuses questions interpellent la financiarisation de nos communautés. Cette dernière est souvent décriée et opposée à une économie réelle, vertueuse et régulée par le travail. Mais cette distinction est une mystification. La financiarisation ne nous a pas été imposée. Nous avons choisi d’en être les bénéficiaires. Pire, nous avons été les coupables conscients de son détournement, en anticipant la consommation que permettait l’endettement collectif. C’est d’ailleurs ce qui explique que des Etats européens, tels la Belgique, ont accumulé un endettement global égal à près de deux années de PNB. Nous avons confisqué et mis en hypothèque une partie de la prospérité des générations suivantes. Sous cet angle, comment pouvons-nous nous honnêtement en offusquer?

La financiarisation de nos économies est la résonnance de la fin des accords de Bretton Woods, en 1971, lorsque les Etats ont abandonné l’étalon-or et la discipline budgétaire. Les premiers bénéficiaires en ont été les Etats, qui ont pu masquer les changements de modèles et gommer les accrocs conjoncturels par un appel massif aux marchés des capitaux. Sans ces derniers, jamais les pays européens n’auraient pu accumuler de telles dettes et inventer des modèles sociaux qui hypothéqueraient leur croissance. Au reste, pourquoi ne pas exiger aujourd’hui des Etats la même discipline que celle qui aurait dû être imposée aux banques?

Décroissance

Il faut aussi sortir de cette confusion dévastatrice entre croissance et redistribution. La redistribution n’est possible que si la croissance est suffisante. Sans croissance, la redistribution est, au mieux, une hypothèque sur les générations futures. Il faut aussi, sans doute, se dégager des supercheries idéologiques et accepter la réalité de l’entrée dans une économie de libre-échange. Cette dernière est infiniment plus instable que nos communautés industrielles d’après-guerre. L’économie de marché est confrontationnelle. Dans ce nouveau monde, les raisonnements dogmatiques sont disqualifiés au profit de réponses pragmatiques. Désormais, la richesse et la croissance sont rationnées. Il faut composer avec cette réalité. Est-ce de la résignation? Non.

Depuis l’éclatement de la bulle boursière spéculative, différents courants de pensée plaident pour un capitalisme mieux discipliné et plus ordonné, ce qui laisse à penser qu’il existe, au-delà de la gestuelle de la "main invisible" d’Adam Smith, une manière d’ordonner la croissance économique. Un peu comme si le capitalisme volatil pouvait être dominé par un capitalisme stabilisé. Malheureusement, cette vision du monde est utopique. Au-delà de son semblant de vision progressiste, une stabilisation de l’économie figerait les inégalités sociales et serait une politique de moindre distribution des richesses, qui elles-mêmes ne seraient plus générées.

Economie amorale

Nous manquons tous de recul pour placer la crise dans une dimension historique. Elle est gravissime, car elle consacre des déplacements de foyers de croissance. Mais, à l’intuition, elle n’est pas une rupture de modèle. Elle constitue une contraction inhérente à l’économie de marché. Le capitalisme n’est pas en cause. Par contre, ce qui sera débattu dans les prochaines années, c’est le niveau de liberté individuelle. Transposée en termes sociologiques, la crise repositionnera le curseur entre les zones d’influence des secteurs privé et public.

Ce sera donc un véritable dialogue sociologique qui verra l’expression des forces antagonistes. Et le problème est là: après les crises, deux phénomènes s’entrecroisent. D’une part, elles ont tendance à creuser les inégalités. Mais, d’autre part, les Etats s’investissent du pouvoir de restructurer l’économie. Les crises suscitent donc des moments de tension sociale structurés, crispés entre un libéralisme entrepreneur (et naturellement inégalitaire) et une socialisation redistributrice (souvent excessivement égalitaire). D’ailleurs, de nombreux économistes réalisent que la crise avance de vingt ans des déséquilibres structurels et générationnels. L’économie est amorale. Elle n’est pas autorégulatrice. D’ailleurs, pourquoi le serait-elle? Le prix Nobel d’économie Hayek a largement démontré que seul un comportement individuel pouvait être qualifié de juste, ce qui ne peut pas être le cas d’un système social qui n’est qu’une expression collective qui n’est voulue par personne. En attendre des vertus providentielles ou une éthique spontanée serait aussi naïf que de l’accabler de maux éthiques. Sous un autre éclairage, le postulat d’une moralisation du capitalisme est sans fondement, puisque cela suppose qu’il est, pour partie, immoral et non amoral. En effet, si on qualifie le capitalisme d’immoral, cela suppose qu’un système (le capitalisme), qui n’est que la résultante de comportement individuel, aurait suscité ses propres déviances! Si c’était vrai, moraliser le capitalisme supposerait sa disparition. Ce ci ne veut pas dire que l’économie possède une réalité absolue, décrétée en dehors des hommes. Il n’est d’ailleurs d’économie que d’hommes.

Le libre-échange assure une certaine allocation des ressources mais ne suscite aucun état de droit naturel. C’est pour cette raison qu’il est plus judicieux de supposer une subséquence de l’état de droit à la spontanéité de l’échange qu’à essayer de les juxtaposer. A juste titre, Alain Minc avance que l’économie de marché fonctionne quand le marché et la règle de droit sont l'avers et le revers de la même réalité.

Enfantement permanent

En résumé, le capitalisme n’est aucunement en phase terminale. Au contraire, il est en phase d’enfantement permanent, sans délivrance, ni aboutissement. Il est sort renforcé par crise. D’ailleurs, le capitalisme constitue, par lui-même, un état inabouti et de déséquilibres permanents qui auto-entretiennent son propre mouvement. Il n’y a sans doute pas de soulagement moral à en attendre, sauf à ranger sous la morale l’expression des angoisses face à la mondialisation. Il faut désormais identifier les tendances avec discernement. L’économie et la morale ressortissent probablement à deux ordres différents. Il faudra concilier la nécessité d’une spontanéité économique combattive avec une correction des inégalités sociales. Les périmètres de l’Etat vont se modifier, car l’Etat-providence est à bout de souffle. De providentiel, l’Etat devra fournir, avec discernement et incitation, une aide subsidiaire. Mais, plus fondamentalement, il faudra accepter que la crise impose une économie de marché plus exigeante.

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