Mensuel : Edition de mai 2006
Rubrique : La Place
Titre : Moscou-Téhéran : l’axe de tous les dangers ?
Article : Dans un précédent article nous avons brièvement évoqué les rapports entre la Russie et l’Iran et le souhait de la Russie a vouloir devenir un acteur incontournable dans la résolution de la crise qu’elle a, par ailleurs, aider à créer. Nous voulons ici analyser cette situation qui prend de plus en plus une allure de crise internationale.


L’accès au nucléaire

La Russie est un partenaire récent puisque c’est seulement en 1995 qu’elle a signé un accord avec l’Iran pour la remise en état de la centrale de Bushehr qui fut endommagé durant la guerre Iran – Irak. Les velléités nucléaires du pays sont bien antérieurs puisqu’elles remontent à l’époque du Shah qui signa un accord avec la France. Sous la République Islamique, des équipements furent achetés à l’Allemagne, l’Argentine, la Chine, la Corée du Nord et au Pakistan. Un ingénieur pakistanais, du nom de Abdel Kader Khan, a, en particulier beaucoup aidé l’Iran.

Les accords avec la Russie portent non seulement sur la réhabilitation de Bushehr, mais aussi sur la fourniture de combustible et son éventuel retraitement. Il y a aussi des accords de coopération militaire entre les deux pays. La Russie a aussi livré de la technologie permettant à l’Iran de produire des missiles. Elle a aussi lancé un satellite espion pour le compte de l’Iran.


La place de l’Iran dans la communauté internationale

A l’époque du Shah, les Etats-Unis ont souhaité faire du pays leur allié phare dans la zone du Golfe et on fortement aidé le pays pour s’équiper militairement. De par sa situation géographique il est une barrière importante au très ancien rêve russe d’accéder aux mers chaudes. Il borde non seulement la mer Caspienne est ses importants gisements mais a des frontières avec deux pays dans lesquels les Etats-Unis ont déployé leurs troupes : l’Afghanistan et l’Irak. Tout comme la Russie, l’Iran souhaite la fin du monde monopolaire.

L’Iran souhaite aussi devenir le leader du monde islamique, titre qu’aucun pays aujourd’hui ne peut revendiquer, et ce malgré le fait que c’est un pays d’obédience shiite alors que la vaste majorité de la population des autres pays, à de rares exceptions près, est sunnite. Les autres états aspirant, ou ayant aspiré à ce titre, sont l’Egypte (premier pays à avoir fait la paix avec Israël), l’Indonésie (pays avec la plus importante population musulmane), le Pakistan (déjà doté de l’arme nucléaire), l’Arabie Saoudite (disposant d’une importante manne pétrolière) et la Turquie (état laïque, membre de l’OTAN et candidat à l’accession à l’Union Européenne et positionné stratégiquement entre la Méditerranée, la Mer Noire, et le Proche Orient).


Les rapports avec la Turquie

Si la Turquie n’a pas de programme nucléaire, ni semble vouloir s’en doter, le gouvernement actuel, d’orientation islamiste, s’est rapproché sensiblement de l’Iran. Le parti au pouvoir a aussi un programme d’islamisation tout en affichant sa volonté de vouloir devenir membre de l’UE. Cela lui permet de réduire le pouvoir de l’armée, qui défend ardemment les acquis laïcs du pays. Il a aussi pris ses distances avec les Etats-Unis en refusant de laisser passer les troupes américaines lors de l’invasion de l’Irak. C’est une première pour un état membre de l’OTAN. En contrôlant la Mer Noire, la Turquie occupe une position stratégique de premier plan. Elle borde plusieurs zones particulièrement sensibles tels que la Russie et les pays du Caucase tout en étant très proche de l’Irak, voir de l’Iran. Les oléoducs de la Caspienne et d’Asie centrale traversent son territoire. 70% du gaz consommé par la Turquie est d’origine russe. Du côté turc, la Russie représente un marché conséquent que ce soit pour son industrie de la construction ou pour le tourisme russe en Turquie.

Avec l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’UE, prévue toujours pour 2007, et la possible adhésion de la Turquie, l’entité européenne se retrouvera elle aussi sur les bords de la Mer Noire et se rapprochera donc sensiblement du problème iranien. Pourtant l’Europe ne semble pas avoir une stratégie bien définie quand à la stabilisation de cette région et il n’est même pas sûr que la Turquie rejoigne l’UE. Cela laisse les mains libres à la Russie pour développer sa propre stratégie. La Russie souhaite avant toute chose de garantir ses frontières, et voit donc dans une alliance avec l’Iran la création d’une première ligne de défense. Pourtant, c’est à l’intérieur de ses frontières, et plus particulièrement en Tchétchénie que se situent aujourd’hui les champs de bataille.


Les ennemis de l’Iran

L’Iran vise directement Israël. Des menaces claires ont été faites à plusieurs reprises. L’Iran finance déjà le Hezbollah qui menace Israël à partir de ses bases au sud Liban. Les Etats-Unis figurent en tout aussi bonne place et les dirigeants iraniens sont persuadés, tout comme l’ont été à une époque récente, les dirigeants soviétiques, que les USA sont en déliquescence et que leur capacité de riposte est faible. Il y a aussi l’ennemi intérieur – la nécessité de galvaniser l’opinion publique et lui faire oublier l’échec de la politique économique par un fort appel au nationalisme, méthode fort éprouvée.


Les motivations russes

Elles sont de diverses natures. Tout d’abord, tout comme Téhéran, la Russie de M Putin souhaite voir la fin du monde monopolaire, ou de l’hyperpuissance américaine, et rêve d’être à nouveau un acteur important en politique internationale. C’est chose difficile à accomplir dans un contexte ou la suprématie militaire américaine, accompagnée d’un déclin profond de la capacité d’attaque et de défense russe, on pour conséquence une quasi-impossibilité pour la Russie de reprendre la course aux armements, sauf développement d’armes d’un type radicalement nouveau.

Mais même si de telles armes seraient développées, il faudrait encore les testées, ce qui ne saurait passer inaperçu, et les produire, ce qui risque d’être tout aussi difficile vu le démantèlement progressif de l’industrie de l’armement russe. Il ne serait donc question, toujours sous l’hypothèse du développement d’un nouveau type d’armes, de les déployer avant une dizaine d’années pour autant que toutes ces actions : développement, tests et production se fassent dans des délais très courts. Le risque encourrai la Russie serait celui d’une frappe préventive américaine, en particulier à partir du Pacifique, zone aveugle pour le système d’alerte russe.

Dans cette zone, justement, le resserrement des liens militaires entre les Etats-Unis et le Japon peut faire craindre à l’état-major russe d’être pris en tenaille, surtout si le gouvernement américain s’aventurerait à des frappes préventives en Corée du Nord. Ce sentiment de claustrophobie militaire est accentué par la présence de l’Otan à l’Ouest, l’Islam au Sud et la Chine au Sud-Est. L’incapacité d’une réponse immédiate et létale russe pourrait bien encourager les dirigeants et les militaires américains a envisager une telle solution.

C’est d’autant plus préoccupant pour la Russie, et même pour de très nombreux autres pays, dans la mesure ou les Etats-Unis ne cachent nullement leur intention d’utiliser leur supériorité écrasante pour imposer leurs objectifs politiques à travers le monde. L’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak en est un exemple. Tout récemment ils on laissé entendre que l’utilisation de l’arme nucléaire, de manière limitée contre l’Iran, était une des options qu’ils considéraient. Dans le contexte de cette forte présence eurasiatique des Etats-Unis, la Russie voit la crise iranienne comme une opportunité de se profiler dans un premier rôle sur la scène mondiale et en particulier de montrer au Proche-Orient qu’une alliance avec la Russie peut être une alternative viable pour sortir de l’embourbement actuel face à une force aussi supérieure que celle des USA. Il y a aussi les motivations marchandes. L’Iran est un important client pour l’équipement militaire et peut faire des achats encore plus importants dans les années qui suivent. Le producteur de pétrole russe Lukoil avait obtenu du gouvernement de M Hussein des concessions pétrolières et la Russie compte sur un appui de l’Iran pour que celles-ci lui soient confirmé par un nouveau gouvernement en Irak.

Cependant, si les Nations Unis, ou même les Etats-Unis unilatéralement, déclarent un embargo, la Russie serait très empruntée à la fois siégé au G8 et ne pas respecter cet embargo. Il est donc essentiel que les livraisons, si elle devaient se faire, soit effectuées très rapidement. En s’installant militairement au Proche-Orient, les Etats-Unis exercent ainsi un contrôle tant des ressources que des voies d’évacuation, en particulier du détroit d’Hormuz, à partir duquel est exporté le brut iranien. Il y a aussi le problème de la sécurité de la Mer Caspienne. En effet, plusieurs des pays la bordant sont en conflit ouvert ou larvé.


La Russie renforce sa flotte militaire

La Russie effectuerait aussi des missions de reconnaissance aérienne, voir des bombardements, en Géorgie, et ferait tout son possible pour déstabiliser un gouvernement qui est largement décrié par la population. En effet, aucun des états issus de l’ancienne Union Soviétique, mis à part les Etats Baltes, n’a pu relancer son économie.
La Géorgie a une présence militaire américaine censé formé l’armée locale pour mieux combattre les mouvements islamistes. Il y a aussi de vives tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les deux pays étant conduits par des autocrates. La Russie maintient une base en Arménie mais les américains s’y intéressent de près.

L’Uzbekistan, finalement, a, pour sa part, connu des troubles civils, durement réprimés. Au niveau de la sécurité intérieure, la Russie compte probablement sur une influence modératrice sur la rébellion Tchétchène. Si la Russie a annoncé, en Octobre 2005, par la voix de M Sergei Ivanov, Ministre de la Défense, sont souhait de créer un partenariat militaire pour protéger les intérêts des états riverains, partenariat dans lequel l’Iran aurait une place de choix, les Etats-Unis de leur côté on créé un groupe mixte, impliquant des intérêts privés, dénommé Caspian Guard, qui prône une collaboration entre militaires et civils avec pour but la création d’un régime commun de défense.

L’Azerbaïdjan, qui reçoit de l’équipement militaire américain, et où BP conduit un cartel pétrolier, a montré un manque d’intérêt évident à se joindre à un système chapoté par les Russes. Par contre le Kazakhstan a conduit des manœuvres navales conjointes avec la Russie. Sur le plan économique, la Russie a tout à gagner de la situation actuelle. La tension qui règne conduit les marchés à soutenir le prix du pétrole à ses niveaux actuels, ce qui n’est certainement pas pour déplaire à l’exportateur qu’est la Russie.


Les erreurs américaines

Une des plus grandes erreurs américaines depuis la malheureuse guerre du Vietnam a été, sans nul doute, l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein qui faisait très efficacement obstacle aux visées expansionnistes iraniennes ainsi qu’au fondamentalisme islamiste. En provoquant le chaos actuel, ils on permis à l’Iran de s’ingérer de manière quasiment ouverte dans la nouvelle donne au Moyen Orient. Car l’autre erreur américaine est de comparer la situation de guerre civile, ou de quasi-guerre civile, avec la guerre de guerilla à laquelle ce pays a du faire face au Vietnam. Or ces deux situations sont diamétralement opposées. Si au Vietnam il s’agissait d’un conflit idéologique que les Etats-Unis espéraient gagner en s’appuyant sur l’armée nationale et des campagnes de conquête idéologique, il n’en est rien en Iraq. Le clivage là est ethnique et religieux entre la majorité Shiite, écrasée sous le régime précédent, et les minorités Kurdes et Sunnites (Saddam Hussein étant issue de cette dernière). Aucune action militaire des Etats-Unis n’est susceptible de résoudre ce type de conflit, bien au contraire. La solution pourrait finalement n’être que le partage du pays en trois. On ne peut s’empêcher de se rappeler de la partition entre l’Inde et le Pakistan.

La pression de l’opinion publique américaine pourrait conduire le gouvernement, surtout en cas de victoire démocrate aux prochaines élections présidentielles, à quitter le pays bien avant une éventuelle stabilisation. Un tel scénario s’est produit en 1932 lorsque les Britanniques, qui avaient pourtant un mandat de la Ligue des Nations, se sont retirés précipitamment, laissant le pays dans le chaos, et permettant l’institution d’une dictature militaire précédée du massacre des juifs Irakiens. Les situations se ressemblent par de nombreux points, dont les nombreux erreurs tactiques, qui ont une importance considérable, même si Mme Condoleza Rice pense que seul la stratégie a son importance et que l’histoire ne retient pas les erreurs tactiques.


Un retrait précipité ressemblerait fort à ce qui s’est passé à Saigon...

En 1930 l’armée irakienne a massacré les minorités mais a été incapable de défendre le pays contre les ennemis extérieurs. La Russie table sans doute sur une reproduction de ce scénario et pense que l’Iran risque fort d’être l’envahisseur. Autant, alors, se mettre du bon côté. Mme Rice, toujours elle, irrite aussi les Russes en se plaignant de l’absence de démocratie dans ce pays, sujet tabou s’il en ai puisqu’il laisse entendre une ingérence dans les affaires intérieures du pays.


Quelle solution ?

Si la Russie utilise à bon escient la situation pour pousser ses pions, il ne faut pas pour autant penser que l’Iran lui obéit au doit et à l’œil. Loin de là. Le jeu de l’Iran qui consiste à ni accepter ni refuser les dernières propositions russes montrent bien que les décisions se prennent bien à Téhéran et non à Moscou. Moscou, de son côté, n’est pas aveugle et peut aussi penser qu’un Iran, qui ne serait pas un allié aveuglement asservi aux diktats de Moscou, et qui plus est fortement armé, peut à terme présenter un problème. La seule véritable solution consisterait, pour les Etats-Unis, à augmenter la dépendance des états tels que la Russie ou l’Iran à son égard afin de les dissuader de l’utilité d’une confrontation.

Si cela est envisageable dans le cas de la Russie, il est difficile d’imaginer comment un tel retournement pourrait être effectué à court terme pour ce qui concerne l’Iran, ce d’autant plus que ce serait plutôt les Etats-Unis qui auraient besoin de l’Iran pour se désembourber de l’Irak. Si les Etats-Unis se dégagent rapidement de l’Irak, par exemple, après une victoire démocrate dans les prochaines élections présidentielles, rien n’empêche de penser que l’Iran envahirai l’Irak pour assurer la sécurité de la majorité chiite. Ce serait peut être alors à l’Iran de s’enliser et de mettre son programme nucléaire en attente.


Michel Akerib
Professeur Sacred Heart University, www.shu.lu
Consultant, Rusconsult, russie@citycable.ch

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