Mensuel : Edition de novembre 2003
Rubrique : La Place
Titre : Quel développement durable pour le secteur financier ?
Article : Cet article se propose d’apporter un éclairage sur un sujet nouveau, s’imposant comme un enjeu majeur de ces prochaines années : le développement durable. Nombre d’acteurs de la société civile ou du monde économique s’interrogent sur la déclinaison concrète de ce concept. Que faut-il en attendre ? Quels sont les impacts sur la société et l’économie ? Quel avantage chaque entreprise ou chaque individu peut-il en tirer ? Il est intéressant d’analyser comment le gouvernement du Grand-Duché a tenté d’intégrer cette problématique dans sa politique nationale. Si aujourd’hui la place financière de Luxembourg semble être dans une position d’observation, que faut-il en déduire ?


Il convient d’analyser quelles seraient les possibilités d’application d’une démarche de développement durable au sein de l’activité bancaire. Finalement, la question de fond est bien de se demander dans quelle mesure la place pourrait y entrevoir une opportunité de développement, à l’heure où elle cherche de nouvelles voies pour maintenir son leadership.


Le concept de développement durable

Une problématique complexe

Formalisé de manière officielle en 1987, au travers du rapport Brundtland (Gro Harlem Brundtland, ex-1er ministre norvégien), le développement durable est défini comme suit : " [un] développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ". On réalise tout de suite que le développement durable est un sujet vaste, aux frontières mal définies, tant la problématique est globale. Mais, il est certain que : tout le monde est concerné (du simple citoyen jusqu’au gouvernement, en passant par les entreprises) : le problème est à traiter à l’échelle mondiale, sans exclusion d’aucun continent, ni d’aucune zone économique. En conclusion, l’humanité entière se trouve confrontée pour la première fois à un défi transversal sur le plan social et géographique. La raison justifiant cet éveil d’intérêt pour le développement durable est simple : l’homme commence à prendre conscience des limites naturelles de la planète et de sa fragilité. Il entrevoit les risques que pourrait entraîner pour l’avenir de l’humanité une activité économique insuffisamment régulée.

Ces risques sont de plusieurs ordres :

L’ensemble de cette problématique est clairement exposé dans le Plan National pour le Développement durable (PNDD), établi en 1999 par le Grand-Duché de Luxembourg : " Au cours des dix dernières années, toutes les vieilles certitudes ont été balayées. Nous avons pris conscience que les enjeux que nous traitions séparément sont, en fait, liés. De cette prise de conscience a surgi toute une série de nouveaux concepts: mondialisation ou globalisation de l’économie, espace cybernétique (cyberspace), sécurité existentielle (humaine), développement durable … Les notions de sécurité mondiale et de développement durable sont corollaires l’une de l’autre. La sécurité a pour prémisses les droits de la personne et les libertés fondamentales, la primauté du droit et l’équité socio-culturelle. Le développement durable est centré sur l‘élimination des barrières artificielles entre les domaines de compétences afin de trouver des solutions globales, intégrées, c’est-à-dire des solutions qui reconnaissent l’interaction et l’interdépendance vitales des activités socio-culturelles, écologiques et économiques ".

A la recherche d’un modèle

Face à ce défi, il est apparu que les gouvernements et institutions internationales ne pouvaient à eux seuls modifier le cours de choses. La société civile dans son ensemble (i.e l’individu en tant que citoyen), et le pouvoir économique (i.e les entreprises) sont les 2 autres acteurs complémentaires susceptibles d’infléchir une nouvelle orientation du développement. Des manifestations tel que le Sommet du Développement durable de Johannesburg (Sept. 2002) 1 ont prouvé la préoccupation grandissante des milieux économiques pour le développement durable. Au-delà des grands évènements médiatisés et de la mobilisation des premiers instants, les entreprises et les pouvoirs publics s’interrogent aujourd’hui sur les modalités d’application concrète d’une politique de développement durable. Certaines entreprises ont compris l’opportunité de cet enjeu. Leur discours est le suivant : c’est en oeuvrant pour un développement équilibré que l’on pérennisera nos marchés, et assurera par la même occasion notre propre pérennité.

Pour répondre à la demande de solutions concrètes de la part des milieux économiques, des filières universitaires se sont donc créées. Les formations de type 3ème cycle universitaire ou MBA se multiplient aujourd’hui, et sont dispensées par les institutions les plus prestigieuses.

Ces programmes se construisent principalement sur 3 thématiques :

- Le corporate governance (gouvernement d’entreprise) : dans le cadre de cette matière, y sont abordées des questions telles que la rémunération des dirigeants, les règles de comptabilité et d’audit, …
- Le management environnemental
Ce volet concerne presqu’exclusivement les entreprises industrielles. Y sont abordés notamment les normes de certification environnementale du type ISO ou EMAS, ainsi que le concept d’analyse du cycle de vie (Life Cycle Assessment) du produit. Cette dernière méthode consiste à analyser l’impact environnemental de toute la chaîne de conception d’un produit (depuis les techniques d’extraction des ressources naturelles le composant, jusqu’à se sortie d’usine et même son mode de commercialisation).
- Le management social
Sous ce chapitre, sont principalement abordés les normes OHSAS 18001 (sécurité, hygiène et santé) et SA 8000 (responsabilité sociale et éthique). Cette dernière vise principalement les entreprises travaillant avec des sous-traitants localisés dans les pays en développement. Elle couvre notamment les aspects suivants : non-recours au travail des enfants ; non-discrimination raciale, religieuse, … ; non-sanction à des représailles physiques envers le personnel.

Outre la thématique du Corporate Governance (applicable à toute branche d’activité, sur l’ensemble de la planète), nous pouvons tirer le constat que les métiers bancaires sont relativement peu concernés par les dimensions environnementales (tout du moins de façon directe 2 ) et sociales ci-dessus présentées. Le volet singulièrement absent de ces formations est la dimension dynamique du développement durable, à l’intérieur-même de l’entreprise. Pour mettre en place une politique de développement durable, il faut impliquer l’ensemble de l’effectif et démontrer l’intérêt pour l’entreprise et le personnel d’une pareille démarche.

Cela passe notamment par une politique durable des ressources humaines et certainement par une adaptation de l’organisation, afin qu’elle fournisse les conditions propices à l’émergence d’un comportement et d’une culture cohérents avec une politique de développement durable:

- adaptation des process de travail favorisant chez l’opérateur la pro-activité (et non la réactivité), et le sens de l’engagement et du service à la clientèle.
- évolution conséquente des job-descriptions
- organisation de l’entreprise orientée vers la réalisation d’objectifs durables.

En conclusion, une démarche de développement durable ne se décrète pas. Elle est un processus permanent qui s’exprime dans les actes de tous les jours.


La politique de développement durable adoptée par le Grand-Duché de Luxembourg

Suite à la Conférence des Nations-Unies sur l’Environnement et le Développement (Rio - 1992), le Grand-Duché a adopté en Avril 1999 un Plan National pour le Développement durable (PNDD), définissant les grandes orientations retenues par le gouvernement. En l'absence d'une base légale appropriée, les objectifs du Plan National n'ont pour l’instant pas de valeur juridique contraignante.

Ils sont conçus comme des lignes directrices politiques à suivre. Le gouvernement prépare cependant un avant-projet de loi, qui a pour objectif de créer le cadre dans lequel la politique de développement durable doit prendre forme et se concrétiser dans les prochaines années au Grand-Duché.

Cette loi entend instaurer 2 organes gouvernementaux3:

- un Conseil Supérieur pour le Développement durable (présidé par le 1er Ministre) chargé d’instruire les grandes orientations
- une Commission Interdépartementale du Développement durable (représentants de tous les départements ministériels) chargé de préparer et rédiger le PNDD

Le PNDD se décompose en 3 piliers (Pfeiler) :
Le gouvernement grand-ducal a qualifié le développement durable de " véritable projet de société " (PNDD- 1999) - tant son approche est globale – ce qui illustre bien l’ampleur du défi.

Quel impact sur l’économie ? Intéressons-nous principalement au pilier " Efficacité économique "

Le PNDD précise : " Pour réaliser le développement durable, nous ne pouvons plus nous contenter d’une définition classique de la croissance économique, et d’une évaluation classique du bien-être économique ". En d’autres termes, l’activité économique ne s’évalue pas simplement sur base des indicateurs traditionnels de PNB (Brutto National Produkt) ou revenu/habitant. On doit y intégrer les répercussions directes et indirectes qu’elle engendre sur l’environnement et la société, à l’échelle planétaire. Le PNDD précise cependant qu’une politique de développement durable n’est viable que si elle préserve la compétitivité internationale du Luxembourg. C’est dans ce contexte que l’on peut s’interroger s’il n’existerait pas une opportunité pour la place financière de se démarquer par rapport à une concurrence de plus en plus sévère.

Rappelons que la place doit faire face à un certain nombre de nouveaux défis, dont notamment :

- le sort du secret bancaire après 2012 (le souhait d’une plus grande transparence dans les affaires, d’une façon générale, remet indirectement en cause le statut des centres off-shore, telle que la Suisse, Monaco, le Luxembourg ou les îles anglo-normandes)
- la montée en puissance de petites places tel que Dublin, s‘appuyant sur une fiscalité particulièrement attrayante et sur un professionnalisme acquis au fil des ans - entrant en concurrence frontale avec Luxembourg sur la gestion de fonds
- phénomène nouveau, la tendance des jeunes générations à faire gérer leurs avoirs dans leur pays de résidence, plutôt qu’à l’étranger (privé d’un marché national suffisamment important, le Grand-Duché pourrait être directement fragilisé dans le cas où ce mouvement se confirmerait dans le futur)

D’une façon plus générale, le Grand-Duché a pris conscience qu’il ne peut y avoir de développement durable sans transition économique majeure. Le gouvernement semble vouloir se donner les moyens de mener à bien cette politique. Il en appelle à l’initiative privée (i.e les entreprises) pour qu’elles adaptent en conséquence leur stratégie, leurs modes de travail, et leurs débouchés.

La place bancaire a certainement un rôle à jouer, en tant qu’acteur incontournable de l’économie locale. Elle ne peut que gagner en crédibilité, face à une clientèle qui devient elle-même de plus en plus sensibilisée à ce concept. Voyons maintenant comment le secteur bancaire peut évoluer vers une démarche de développement durable.
Le secteur bancaire luxembourgeois face à la problématique du développement durable

Dexia, le précurseur

Un rapide tour d’horizon permet de constater que de nombreuses banques européennes et nord-américaines par exemple ont déjà intégré dans leur stratégie une politique de développement durable, à des degrés plus ou moins divers. On peut ainsi citer des établissements de renom tels que : Dexia 4, Royal Bank of Canada, Société Générale, … A la lecture de rapports d’activité sur le développement durable, publiés par certaines banques, on constate que leur engagement porte principalement sur les aspects suivants :

- une politique de ressources humaines valorisant les talents de chacun et l’épanouissement individuel
- la distribution de fonds éthiques et environnementaux
- une maîtrise des risques dans un souci de pérennité de l’établissement.
- une démarche qualité vis-à-vis de la clientèle et des fournisseurs
- la fixation de règles déontologiques allant au-delà des normes réglementaires
- une sensibilisation de l’ensemble du personnel à l’environnement (1. dans le cadre du fonctionnement courant de la banque au travers de la gestion des consommables et des déchets ;

2. dans le cadre de l’activité commerciale via une stratégie marketing bien spécifique)
- une politique de mécénat et sponsoring à destination d’œuvres sociales ou éducatives en faveur de populations défavorisées.
- un dialogue soutenu avec les actionnaires, tant institutionnels qu’individuels.

Comme nous l’avons souligné dans l’INTRODUCTION - § A la recherche d’un modèle, il reste un aspect aujourd’hui non explicitement évoqué dans les politiques de développement durable: l’adaptation de l’organisation à une telle démarche. Rappelons que les systèmes d’organisation sont aujourd’hui basés sur la recherche de l’efficacité maximale du personnel et des process de travail, en vue de la maximisation du profit, car seul celui-ci assure aujourd’hui la pérennité de l’entreprise (le versement de dividendes permet de renouveler la confiance des actionnaires ; la solidité des fonds propres renforce la résistance de l’entreprise dans les périodes difficiles). Dans un contexte de développement durable, le profit à lui seul n’apparaît plus comme le garant de la pérennité de l’entreprise 5. Une variable nouvelle et complémentaire est nécessaire : la capacité de l’entreprise à intégrer et diffuser certaines valeurs qui prouvent son engagement responsable et social (Corporate Social Responsibility – CSR). Il semble aujourd’hui que les entreprises qui développent des valeurs de CSR résistent mieux à la concurrence, car elles peuvent mieux prendre en compte les caractéristiques de leur marché et les contraintes qui l’entourent. Elles développent une capacité de réaction plus grande, pour la bonne raison qu’elle s’imposent des contraintes commerciales et opérationnelles plus strictes que les usances de la profession.

Exemples d’initiatives applicables au secteur bancaire :

- introduction de critères de sélection/évaluation plus précis de la clientèle (revue permanente des motivations réelles de placement et des objectifs attendus). Cet exercice permet de suivre de plus près les besoins du client, et d’éviter ainsi des incompréhensions lorsque les marchés se replient.
- exclusion systématique de certaines valeurs spéculatives (dont il est par essence difficile d’anticiper l’évolution) dans les politiques d’investissement à profil " dynamique ". L’objectif est d’offrir au client la performance la plus optimale, tout en l’abritant contre une mauvaise surprise.
- mise en place d’indicateurs de suivi des réclamations, litiges, satisfaction de la clientèle (s’approcher d’un objectif qualité de " zéro défaut ").

A souligner que certaines banques s’engagent dans des démarches de certification ISO (qualité, voire environnementales) sur certains process d’activité transversaux.

Un champ d’application immense

Les réflexions actuelles sur les grandes orientations de la place financière laissent apparaître des préoccupations auxquelles une issue peut justement être trouvée via une démarche de développement durable. Repenser les modes de fonctionnement et d’organisation bancaire suivant ce concept nécessite cependant de se poser les questions suivantes :

Quelles sont les limites et les perspectives d’une approche de développement durable? Comment identifier les enjeux, risques et opportunités pour la banque ? Comment établir un référentiel (benchmarks, best practices) ? Comment construire des outils et des indicateurs adaptés à la situation et aux objectifs de la banque (systèmes d’information, processus d’évaluation des performances, codes et chartes, …) ? Quels modes d’organisation et de gestion de la transition vers une logique de développement durable sont à mettre en place ?

Conclusion

Cette réflexion ne saurait aboutir à une réponse immédiate, à qui chercherait une recette " toute faite " pour gagner plus d’argent avec le développement durable. En effet, nous sommes face à une problématique nouvelle, à la fois déstabilisante (car remettant en question des certitudes considérées jusqu’alors comme étant inébranlables) et rassurante (car prenant pour une fois réellement en compte la sauvegarde de notre cadre de vie, ainsi que celui des générations futures, aujourd’hui menacé par l’instabilité et la dégradation de l’environnement). Une telle approche doit permettre à l’entreprise de diversifier et pérenniser ses sources de revenu.


Xavier HEUDE, consultant bancaire au sein du Groupe KBL
Doctorant en développement durable auprès de
l’Université de Versailles/St-Quentin-en-Yvelines
Contact : yx-heude@wanadoo.fr


1) World Summit on Sustainable Development – 26 August - 4 September 2003
2) Une banque peut indirectement contribuer à la dégradation de l’environnement par le simple fait de financer des activités à caractère polluant.
3) Emwelt-Info, magazine édité par le Ministère de l’Environnement – N°1 Avril 2003
4) Le rapport sur le développement durable de Dexia a particulièrement retenu notre attention, car il concerne un acteur majeur de la place de Luxembourg. Il prouve à cette occasion que le développement durable trouve également une application dans le métier de la banque privée.
5) Le fabricant de chaussures NIKE est l’exemple typique d’une multinationale ayant été la cible virulente de la communauté internationale pour son attitude peu regardante sur les conditions de travail de ses sous-traitants localisés dans les pays en développement. L’impact sur le niveau d’activité du fabricant a été sensible, à tel point que NIKE a intégré dans son organigramme un département Développement Durable, ainsi qu’une cellule d’auditeurs en charge de contrôler les méthodes de fabrication de ses sous-traitants.

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